Thomas Bernhard, le désespoir musical.

 

Je tiens Bernhard, je ne suis pas le seul, pour l’un des plus grands écrivains du siècle. Je le relis régulièrement et plongé, depuis quelques jours, dans Extinction, l’un de ses livres les plus noirs, je ne puis m’empêcher de penser à Michel Houellebecq. D’où vient, je me demande, que ce ressassement de désespoir produise chez l’Autrichien une impression tonique quand le Français laisse un sentiment d’abattement ?

Chez les deux, c’est un même refus des illusions, une indignation biblique qui compose une diatribe furieuse de notre condition. Tous deux lecteurs de Schopenhauer, tous deux imbibés de ce pessimisme que Nietzsche qualifiait d’oriental ou de bouddhique, avec tout de même cette nuance : Thomas Bernhard possède du philosophe une connaissance organique, alors que Houellebecq n’en garde que le vernis, différence qui explique la désinvolture avec laquelle l’Autrichien traite son système, la distance ironique qu’il garde envers la philosophie allemande en général. Mais cet écart dans la familiarité de la meilleure culture européenne ne suffit pas à expliquer ce qui les sépare.

Il y a le style, hautement musical chez Bernhard, avec ses phrases méandreuses, ses répétitions, ses digressions, cette façon de forer, de vriller, de creuser toujours plus profond, plat et sans relief chez Houel­lebecq.

Deux styles qui traduisent deux attitudes, deux tempéraments : si Michel Houellebecq s’en tient à la surface, c’est qu’il n’y a pour lui rien à creuser, au­cune profondeur à atteindre. Sa langue est celle du constat accablé. C’est comme ça, nous dit-il, rien que ça. Oui, c’est bien ça, répète Bernhard avec une colère furieuse, rien que cette bassesse et cette abjection, mais y revenant encore et toujours, il éructe avec hargne : le domaine de Wolfsegg, le campagne environnante, humide et brumeuse, ses villages coquets et fleuris, ses jolies maisons à colombage, ses églises rococo, tous les habitants de cette Autriche détestée, la famille- père, mère, frère, les deux sœurs également laides et méchantes, le beau-frère ridicule – une abjection, une infâme bouillie de catholicisme national-socialiste. Il en remet, il s’acharne, il jubile de tant haïr cet univers. Mais, à côté de ce thème modulé avec un brio époustouflant, on entend un autre qui retentit depuis des siècles dans les pays germaniques, l’Italie, sa lumière, la légèreté de sa langue, la gaîté de sa musique, son intelligence fine et déliée, Rome, la ville du bonheur, le mystère de ses jardins et la grandeur paisible de ses monuments, et c’est ce second motif qui anime ce qui pourrait n’être qu’une monodie fastidieuse. Par ce contrepoint de soleil, Gambetti l’élève et le confident, celui sur qui Bernhard déverse sa bile, ce Gambetti incarne une autre hu­manité possible, plus libre, plus heureuse.

La composition contrapunctique (ma remarque vaut pour la majorité des œuvres de Bernhard) n’est pas seulement un procédé; c’est un élargissement. A une Autriche chargée de toute l’infa­mie de l’univers, pays purement littéraire, irréel dans sa noirceur comique, Bernhard oppose un Sud magnifié, Madrid et Rome, contrepoint qui anime la phrase, l’arrachant au dénigrement pour la hisser vers un idéal de lumière.

Encore ce double motif risquerait-il de paraître scolastique si Bernhard n’installait le dédoublement au sein même de l’abjection. Opposant farouche au nazisme, dénoncé comme tel, interné dans un camp, un simple ouvrier oublié et négligé des pouvoirs publics vit misérablement auprès de sa femme dans une modeste maison. Il refuse d’évoquer son passé, garde un silence mélancolique, ne demande rien, ne récrimine pas. Sa figure éclairée à contre-jour se détache du crépuscule de honte, et ce visage suffit à nous montrer que l’abjection ne fut pas et n’est pas universelle, qu’il y a bien une autre humanité possible 

Ce sens musical manque à Houellebecq qui en reste à la chanson littéraire, avec ses couplets cyniques et désenchantés. C’est Le train du malheur de notre époque désabusée, un réalisme plat, épicé d’ironie.

L’art du contrepoint, avec ses thèmes croisés, ses développements et ses fugues, cet art exige une haute culture musicale. Elle rebute le grand public qui trouve ardues ses répétitions et ses développements. Par sa simplicité, la chanson touche tous les publics. L’époque a les artistes qu’elle mérite.

 

Michel del Castillo

                               

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