"Ce livre a eu ce résultat sur moi que jamais je n'oserai plus me plaindre de rien. Il est atroce et admirable"  Jean Cocteau

                                                                                                                                                                           TANGUY  

 

" Premier roman de moi publié, Tanguy fut-il aussi le premier que j'aie conçu comme un texte littéraire ? J'écrivais depuis l'adolescence, j'écrivais déjà dans mon enfance, au camp de Rieucros, près de Mende (...)

Je suis un enfant des livres, qui m'ont engendré, élevé, maintenu en vie (...)

Tanguy n'est pas le fruit de la nécessité biographique, il provient d'abord de l'écriture. Son modèle n'est pas le témoignage, même indirect : il se trouve chez les auteurs que j'étudiais avec ferveur, notamment Dostoïevski. (...)

"Tout avait commencé par un coup de canon. C'était la guerre en Espagne." Dès les premières phrases, la cause est entendue : Tanguy apparaît comme l'innocente victime d'un conflit qu'il subit sans en comprendre ni les causes ni les enjeux. Mieux : cette fatalité collective emporte également la mère dont l'unique tort sera de s'y abandonner, choisissant la politique contre le bonheur de son enfant.

Ce glissement du subjectif à l'objectif ne s'explique par aucune autre raison que littéraire. Durant des années, guidé par l'oreille, je n'avais cessé d'hésiter entre le je et la troisième personne. Il n'était question ni de vérité ni de mensonge : il ne s'agissait que de trouver le ton le plus juste.

Les évènements avaient bien eu lieu. Nul doute que l'Histoire avait roulé dans ses flots des millions de vies. Ma mémoire en gardait les lueurs sanglantes, mes nerfs crissaient encore de ses peurs, mes cauchemars en répétaient les hurlements. Je l'avais subie, tout comme ma mère l'avait subie.

En diluant les destins individuels dans le malheur collectif, je restais au plus près des faits, c'est-à-dire du témoignage. Mais que valent les faits si on néglige leur sens, qui seul les éclaire ?

"C'est la guerre" : le petit Tanguy ne cesse d'invoquer la fatalité, rengaine de tous les relâchements.

La guerre, c'est la suspension de toute morale. Une trêve du diable comme on parle d'une trêve de Dieu. 

Tanguy s'installe d'emblée dans ces temps du crime et du parjure où tout, mais d'abord le pire, devient possible. Dès sa naissance, il est la proie des puissances de haine.

A la fatalité du sang, il n'oppose nulle revendication morale. Ou, pour mieux dire, il y oppose un moralisme chrétien, dolent et sentimental. A peine semble-t-il savoir que le mal existe, c'est-à-dire la jouissance de la souffrance et de l'humiliation. Il regarde les victimes et les bourreaux avec la même douceur résignée. Il ne juge pas, ne condamne pas : il se contente d'aimer et de susciter l'amour. (...)

Pour faire bref, je dirai que Tanguy baigne dans les meilleurs sentiments, lesquels me font aujourd'hui sourire.

"Ce n'est pas leur faute", pense-t-il devant les pires salauds. Je serais aujourd'hui tenté de lui rétorquer : soit, mais alors, la faute à qui ? Maintenant est-il équitable de disputer l'enfant qu'on fut ?

Le livre ne répond pas à la question, il se garde même de la poser. Par sottise ou inexpérience ? Il existe une raison plus sérieuse à cet étrange silence.

L'amnésie littéraire de Tanguy est, en réalité, une ruse de romancier qui ne possède pas encore les moyens de sa lucidité. Il élude la question de la responsabilité parce qu'il a l'obscur pressentiment que ce sujet-là constitue ce qui deviendra l'un des thèmes essentiels de sa réflexion. Il recule devant l'obstacle. Il s'abrite donc derrière les évènements, se cache derrière l'Histoire, mais il ne peut empêcher la littérature de parler à son insu. Cette indécision de ton est ce qui frappa le plus François Le Grix, mon mentor littéraire. Le roman se veut objectif et il ne cesse de basculer dans le subjectif, toujours à la lisière. Le lecteur se trouve, non dans l'Histoire, mais dans l'Histoire telle que l'enfant la perçoit et la déforme.  Cette absence-présence du petit héros constituait, pour celui qui guida mes débuts littéraires, un tour de force, bien involontaire pourtant, on peut m'en croire. (...)

J'entendais tout, je ne comprenais rien. Je manquais d'un récit cohérent pour rappeler mes expériences.

Je n'aurais donc pu, si même j'en avais eu l'intention, romancer une autobiographie dont j'étais tout à fait dépourvu. Je doutais de qui j'étais, et si Je existait vraiment. (...)

A Madrid durant la guerre civile, en France ensuite, dans l'Allemagne en guerre, en Espagne pour finir, j'avais erré, naufragé d'un désastre que je voulais croire collectif et qui l'était en effet, mais pour partie seulement. Je m'étais réveillé de ma stupeur à Barcelone, dans une institution de sinistre mémoire. Sous les coups, dans la plus abjecte humiliation, je naquis à une révolte que l'âge, loin d'apaiser, ne fait qu'exaspérer.

Ce fut après mon évasion de ce bagne et mon passage chez les Jésuites, dans un collège de Ubeda, que l'écriture cessa d'être un accompagnement pour devenir une partition. A Huesca où j'avais échoué dans l'espoir de réussir à passer la frontière, j'écrivais avec rage, jusqu'au délire, jusqu'à l'hallucination. J'écrivais adossé à la solitude et pressé par la mort. (...)

Le roman précédait la vie, il l'ordonnait, fournissait un cadre, constituait un modèle où je pouvais glisser, non une biographie, mais des expériences et des souvenirs. Je ne romançais pas ma vie, je biographisais le roman.

Mon interprétation était d'une sincérité si criante cependant, si naïve que ce ton allait contaminer le fond, créant une confusion qui me poursuivra longtemps. Pour tous, je ne pouvais être que Tanguy.

Ce tremblement de la voix ne découlait pourtant pas de la réalité des faits : il exprimait la vérité du sentiment. (...)

Ainsi que François Le Grix le relève, c'est la part muette, les parties retranchées qui, dans le roman, secouent la phrase. Ces membres fantômes produisent la douleur sourde et hallucinée.(...)

L'instinct de mon mentor littéraire l'orientait vers la source de cette souffrance honteuse et encore inconnue de moi : "C'est alors qu'intervient l'évènement capital de cette vie, écrit-il en évoquant l'été 1942. L'insouciance de cette mère a cru bon d'organiser non leur commun départ, mais leur rendez-vous."

Et il ajoute enfin, dans un éclair de lucidité stupéfiante : "...ne dirait-on pas qu'elle a voulu se débarrasser de lui ?"

 

Michel Del Castillo : extrait de la préface de Tanguy ( Editions Gallimard )

 

 

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