STALINE  ET  MAO.

 

 

Je n’ai jamais su ce qu’on entendait par livre d’été. Je crois avoir entendu pour la première fois ces mots lors de mon retour en France, en 1953. Il y avait bien des étés dans l’Espagne de Franco, caniculaires, mais ni vacances ni argent pour acheter des livres, ce qui fait que ces mots n’avaient aucun sens. Lorsque je me suis mis, moi aussi, à les employer, j’aurais été bien en peine de les définir. Des ouvrages légers, des policiers fabriqués à la chaîne, des romans d’amour aux décors pittoresques ? Les livres de Simenon que je dévorais couché sur mon lit, derrière les volets clos de ces journées arcachonaises, immobiles et torrides se lisaient vite, certes, mais je n’avais pas  le sentiment de céder à la facilité, car je tenais leur auteur, je le tiens encore, pour un écrivain majeur, notamment dans ses romans de la première époque, La tête d’un homme, Pietr le Letton, dix, vingt autres, peintures cruelles des années 30.

Je crois n’avoir jamais confondu vacances et lectures légères. Ce serait plutôt le contraire : l’été m’offrant une détente alanguie, je m’abandonne au plaisir de vagabonder dans les livres, de dériver avec eux au fil des siestes remplies de rêveries vagues.

Cet été 2006 n’aura pas fait exception. Au rythme des bombardements sur le Liban, mes pensées ont pris un tour plus sombre et j’ai plongé dans l’honnête et rigoureuse biographie de Staline, par Jean-Jacques Marie, aux éditions Fayard, une somme de près de 900 pages bien tassées. Peut-être voulais-je scruter les figures de ces géants dont l’ombre immense a obscurci une bonne partie de mon existence ; peut-être tentais-je, dans l’affreuse confusion où nous nous trouvons, de sentir ce que les philosophes allemands ont appelé l’Esprit du Siècle ?

 J’ai beau connaître la plupart des épisodes et des protagonistes de cette tragédie, je me suis senti plusieurs fois près de suffoquer, tant la monotonie du crime, la répétition des massacres, tant cette horreur sans cesse recommencée finissent par émousser l’indignation. La rhétorique dont s’enveloppe l’abjection, ces déclamations de fraternité universelle ajoutent à l’infamie une note de monstruosité écoeurante.

A Nicolas, qui me rappelle la métaphore musicale de Kundera sur la fugue qui ne supporte pas une seule fausse note, j’objecte que,  devant une telle jouissance dans le crime, il n’y a pas de partition qui tienne. Homme des Lumières, Kundera répugne à explorer ce souterrain fétide. C’est vers Dostoïevski qu’il faut se tourner pour sentir ce que cache la volupté d’abaisser et d’humilier, de torturer et d’anéantir.

Tout naturellement, j’ai repris les travaux de Nolte sur les fascismes, voulant me rappeler la teneur de ce qu’on a appelé en Allemagne «  la querelle des historiens ». Toute la discussion tournait autour du parallélisme établi par Nolte entre les deux totalitarismes, mise en perspective jugée scandaleuse par ses détracteurs. Cela revenait, argumentaient-ils, à relativiser le nazisme. Entre bolchevisme et nazisme, il existait, disaient-ils, une différence d’intention, le premier ayant massacré des millions d’hommes au nom d’un idéal, peut-être perverti, mais humaniste et généreux dans son dessein, le second poursuivant une fin d’une perversité criminelle.

Je ne me prononcerai pas sur ce point qui me semble d’une subtilité jésuitique. Tuer au nom de la justice et de la fraternité serait, si je comprends bien, moins grave que d’assassiner par haine. Si la dispute me laisse perplexe, je vois bien en revanche les conséquences qu’elle entraîne et qui est de figer l’Histoire, de l’arrêter à ce point noir, oméga de l’horreur humaine, Auschwitz et Treblinka. C’est nous condamner à ressasser sans fin l’épouvante, à garder les yeux fixés sur la scène du Crime, ce qui entraîne une autre conséquence, tout à fait manichéenne d’inspiration : le Mal s’est accompli, Il s’est révélé dans toute son ignominie. Il suffit de l’évoquer pour geler la pensée. Chacun devra se situer par rapport à cet événement unique. Le Goulag devient dès lors une méchante copie. Hitler est un monstre, Staline un élève perverti de Lénine. ( Mais Claudine, à qui je parle de mon accablement, me promet dans un éclat de rire la lecture, non moins édifiante , d’une biographie de Lénine dont Staline ne serait pas le disciple dévoyé mais le bon élève. Issue d’une famille de militants communistes, elle sait de quoi elle parle.)

On l’a constaté lors de la parution du Livre noir du communisme. Tous les fanatiques de l’orthodoxie manichéenne sont montés à la barricade, tirant à boulets rouges sur les auteurs. Ces croisés ne contestaient pas les faits, ni les chiffres ; ils s’indignaient des comparaisons possibles.

Nous sommes condamnés à revivre sans fin la Shoah, à piétiner dans cet enfer, plus angoissant que celui dépeint par Dante.

Le dogme ne parvient pourtant pas à arrêter le mouvement de l’Histoire, du Cambodge à la Chine et au Rwanda ; comment s’étonner de la confusion qui s’installe dans les esprits ? Qui ne discerne aussi le danger d’une manipulation sournoise ? Il suffit de crier au fascisme pour discréditer et pulvériser l’adversaire.

L’impression d’étouffement et de nausée que j’éprouvais en lisant l’énorme biographie de Jean-Jacques Marie a tourné à la sidération avec celle de Mao écrite par Jung Chan et Jon Halliday, aux Editions Gallimard, 700 pages grand format. Impossible de résumer cette anthologie de l’horreur, avec ses famines organisées, ses tortures et ses purges gigantesques, avec son cynisme et sa brutalité. On en sort sonné, abasourdi, halluciné. Les chiffres donnent le vertige, trente millions de victimes pour le Grand Bond en Avant, la plupart morts de faim ; deux fois plus pour les Révolutions culturelles qui enthousiasmaient nos beaux esprits.

Ce ne sont pas, je l’admets, des lectures d’été. Elles s’accordent pourtant au climat de guerre et d’hystérie. Tous les mots sont tordus, déformés. On en appelle à l’Occident, à la défense, contre les armées de terroristes, de ses valeurs. On nous somme de choisir chacun son camp. Jour après jour, on détruit un très vieux pays, l’un des plus pacifiques et des plus humains, comme les Américains ont ruiné le berceau de l’une des plus antiques civilisations, mais on le fait la main sur le cœur, au nom de la démocratie et de la liberté, imposture révoltante.

 Je me sens chaque jour plus proche de mes vieux maîtres, Bernanos, Unamuno et Dostoïevski. Je comprends leur angoisse devant la tyrannie implacable de la Raison, leur révolte devant l’hypocrisie des bons sentiments.  

Sortir de ce piège, respirer, recouvrer la liberté de penser, de dire et d’écrire, soulever cette dalle sous laquelle nous mourons lentement d’asphyxie ! De l’air, un peu d’air frais pour échapper à cette atmosphère empuantie !

 

 

Nicolas Guilloux, webmaster de ce site, me renvoie un long message, argumenté et documenté, sur l’antisémitisme musulman depuis l’empire ottoman jusqu’aux complicités avec le nazisme, écrit par une lectrice. J’y reviendrai car elle soulève des questions essentielles.

 Michel del Castillo