Parsifal et la religion wagnérienne.
J’ai appris à aimer l’opéra dans mon enfance. Dans un crépuscule de guerre et d’occupation, ce théâtre qui réunissait mes deux passions, la musique et le spectacle, m’offrait un refuge et une consolation.
Plus tard, j’ai continué de fréquenter la plupart des grandes salles européennes, de la Scala au San Carlo, du Liceo de Barcelone à l’Opéra de Munich ou à celui de Berlin. A vingt trois ans, je gravissais avec Madame de Pourtalès, veuve du musicologue et du biographe de Wagner, la colline de Bayreuth, découvrant avec perplexité l’univers mystico-philosophique des fervents du culte.
Après avoir longtemps délaissé ma passion, j’ai surmonté mon découragement devant tant de mises en scène sordides et repris depuis deux ans le chemin de la Bastille.
Je pensais que plus rien ne pouvait m’étonner. Or, un de ces scandales qui ponctuent, depuis ses origines, l’histoire de l’opéra m’a soudain arraché à mes nostalgies résignées. Le public de la générale huait M. Krysztof Warlikowski,- un Polonais, comble de l’horreur ! - coupable d’avoir outragé la liturgie sacrée de Parsifal.
C’était banal, c’était sain. Sans passion, l’opéra devient un genre mort. Tout ce qui peut réveiller le cadavre me paraît salutaire. Ce qui était moins banal, c’était de voir surgir sur la scène le directeur du théâtre, de l’entendre s’en prendre au public, lui demandant de quitter la salle, lui jetant avec une émotion touchante et ridicule : « Vous n’avez aucune sensibilité ! »
Partagée entre procureurs et avocats du metteur en scène, la presse se déchainait ; la palme, comme toujours, revenait à M. Renaud Machart, le critique du Monde, qui, dans le style inimitable du quotidien, docte et pompeux, réussissait une prouesse : parler de Parsifal sans rien dire ou presque de la musique ni des voix. Serait-ce que la musique compte si peu pour ce critique musical ?
J’ai donc vu, entendu surtout. D’abord un orchestre inspiré, emporté par un chef, Hermut Haenche, d’une précision et d’une fougue, je pèse mes mots, irrésistibles.
Arracher cette mélopée dolente qu’est Parsifal à la léthargie mystico-philosophique, lui donner du nerf, souligner chaque détail d’une orchestration raffinée, il faut le faire, et M. Haenche, l’a fait avec brio. Comprenant ses intentions, les musiciens de l’orchestre l’ont suivi avec un bel entrain, oubliant leurs routines.
Enfin, j’ai entendu des voix, l’une, magnifique dans sa fluidité, dans une stupéfiante plasticité, celle de Waltraud Meir qui, a cinquante ans, reste une Kundry incomparable, celles aussi de Christopher Ventris, de Franz Josef Sellig, de Victor von Halem. Bref, une interprétation homogène, d’une exceptionnelle qualité.
Comment le critique du Monde a-t-il pu ignorer cette réussite évidente ?
Il reste le spectacle.
Polonais, Monsieur Warlikowski s’interroge sur la signification de cette œuvre ambiguë. Monsieur Machart, qui ne doute pas de sa culture, croit utile de rappeler que Wagner était antisémite, pangermaniste, francophobe, nationaliste, j’en passe. On pourrait lui conseiller de lire ou relire Nietzsche qui a tout dit des poisons de cette musique, des dérives malsaines de ces envoûtements mélodiques.
L’Allemagne n’a cessé, du moins la partie la plus éclairée de l’Allemagne, de dénoncer ces sortilèges d’autant plus pernicieux qu’ils s’enveloppent d’une parure séduisante. Il est difficile de résister à cette musique, ce qui la rend d’autant plus nocive, à moins que l’esprit critique ne vienne dissiper le brouillard qui cache ses intentions.
C’est très exactement ce que M. Warlikowski a fait, réussissant la gageure de lire l’œuvre, non à la lumière d’une Pologne dévastée par le nazisme, mais dans l’éclairage de la musique allemande. Il fait de Parsifal une méditation grave et recueillie sur les conséquences pour la conscience allemande de ce culte morbide, inscrivant sa mise en scène dans le droit fil de la critique nietzschéenne.
Parce que cet opéra revêt pour la sensibilité germanique une importance exceptionnelle, le metteur en scène regarde l’œuvre depuis l’hécatombe causée par le nazisme. Dans sa machine à remonter le temps, Krisztof Warlikowski va, mettant ses pas dans ceux du Kubrick de 2001, des années 30 à l’anéantissement de la post-guerre, ce qui l’a conduit à projeter sur un écran une séquence d’Allemagne année 0 de Roberto Rosselini, images qui ont été le prétexte du « scandale », des spectateurs allant jusqu’à crier « Manipulation ! ». Réaction cocasse dans la mesure où Parsifal, le livret comme la musique, est une vaste manipulation, accommodant la légende du Graal à la plus indigeste des sauces bismarckiennes.
On peut, certes, reprocher à Monsieur Warlikowski l’insistance de cette séquence, encore appuyée par un texte filandreux de Rosselini sur les dangers de l’idéologie.
Une minute en trop dans un spectacle de plus de quatre heures, on avouera que le reproche est mince, car la mise en scène est, dans son ensemble, claire, sensible, et qu’elle ne nuit à aucun moment à la musique, la secouant au contraire, l’enlevant à ses assoupissements. On doit d’ailleurs remarquer que, contrairement à ce qui a été dit, la projection n’interrompt pas la musique.
Décodage stimulant qui souligne les intentions du chef, conférant à la représentation une unité qui fait la réussite de l’entreprise. Pour une fois, la musique, l’interprétation et la mise en scène marchent du même pas.
Je comprends mieux, ayant vu le spectacle, la colère et la tristesse de Monsieur Gérard Mortier, ulcéré par ce qu’il a ressenti comme une injustice. C’en est une.
Elle pose d’ailleurs une question car, à moins de tenir les contestataires pour une troupe d’ignares dépourvus de la moindre sensibilité, il doit exister d’autres raisons que l’amour de la musique à cette explosion de fureur. « Wagner ! «, criaient ces enragés. Wagner, oui, mais lequel ? Une preuve que leur indignation n’est pas claire est que, lors de la représentation à laquelle j’assistais, les huées ont fusé dès la fin du premier acte, sans attendre la projection incriminée.
On devine ce qui suscite l’indignation des zélotes du gourou de Bayreuth : il leur manque ce que Hitler allait chercher sur la colline « inspirée », une grandeur de carton-pâte, des déclamations fumeuses, les invocations à la Nature et à la Nuit, les cantiques à la Pureté.
On croit qu’il s’agit d’une de ces broncas dont le public de l’opéra raffole, une bagarre entre conservateurs et tenants de la modernité. On se trouve en réalité devant une polémique religieuse et politique, celle ouverte par Nietzsche et par Thomas Mann, celle qui oppose l’Allemagne des Lumières à l’Allemagne des ténèbres et de la Mort. On comprend dès lors que Monsieur Machart néglige la musique, puisqu’il n’est pas question dans cette affaire de musique. Il est question de lucidité politique et morale. Ce qu’il sanctionne avec assurance chez Krisztof Warlikowski, c’est le sacrilège. Un mécréant, Polonais de surcroît, ose profaner le sanctuaire ! Il déchire le voile qui recouvre le vase sacré. Il montre la niaiserie de cette confrérie de petits bourgeois bedonnants déguisés en Chevaliers moyenâgeux, il laisse entendre l’insondable bêtise de leurs propos. Il fait voir enfin les conséquences tragiques de ces extases gothiques.
Les sectaires de Wagner n’écoutent pas la musique, ils se laissent bercer par une houle émolliente, se roulent avec volupté dans les vagues mélodiques, jusqu’à perdre conscience d’eux-mêmes. Transportés, ils découvrent de la profondeur là où n’y a que divagations puériles. Le wagnérisme est une secte.
Wagner n’en reste pas moins, hélas, un immense compositeur et Tristan et Yseult l’un des sommets de l’opéra.
Michel del Castillo