La religion de la mélancolie

Selon

Nancy Huston

 

 

Quelle mouche a donc piqué Nancy Huston, écrivaine de talent dont, depuis des années, je ne manque pas de citer le nom lors de mes interventions publiques ? Sortant de la magnifique exposition «  Mélancolie : génie et folie en Occident » présentée au Grand Palais, elle publie  dans la page Rebonds de Libération, une réflexion pour le moins saugrenue sur la mélancolie qui serait, selon elle, la religion moderne, notamment dans le domaine de l’Art. Cette analyse approximative ne mériterait aucun commentaire si le mouvement d’humeur de la romancière ne venait faire écho aux préoccupations qui sont les miennes.

Sans intention polémique, je ferai remarquer que le mot religion ne me semble guère adéquat pour qualifier ce qui, selon l’écrivaine, serait la posture d’une majorité d’artistes contemporains et qui, de ce fait, imprégnerait l’air du temps.

L’étymologie renvoie aux liens qui rattachent les membres d’une communauté humaine les uns aux autres. N’est-ce pas irénique de postuler que l’Art soit aujourd’hui ce lien privilégié ? Il faut une belle candeur ou une certaine dose de sottise pour ignorer ce qui cimente nos sociétés, chose que Monsieur Patrick Le Lay connaît parfaitement : la consommation de masse aiguillonnée par le matraquage publicitaire. Pour le meilleur et pour le pire, nous nous rattachons les uns aux autres par la possession d’objets et de gadgets qui font notre identité sociale. Nous sommes ce que nous achetons ; nous nous reconnaissons aux signes matériels qui nous déterminent. Cathédrale où la liturgie de la consommation se célèbre, la télévision, notamment TF1, est la plus vaste, la plus impo­sante des nefs où les fidèles communient.

Suggérer que la pensée d’un Milan Kundera fasse l’air du temps, c’est confondre la chapelle de mon village, tout juste capable de contenir une centaine de fidèles,  avec Saint-Pierre de Rome.

A la base du raisonnement, il y a un déni qui, nécessairement, en entraîne un autre. Car, non seulement la religion de la mélancolie n’exprime pas la réalité de nos sociétés, mais l’unique religion indiscutable, celle de l’argent et de l’image, avec sa morale d’égoïsme féroce et de narcissisme exaspéré, cette religion se trouve escamotée par la romancière. Avec un simplisme désarmant, elle oppose la mélancolie pathologique à la posture dépressive des artistes, évacuant la réalité sociale de la planète. J’ose lui chuchoter qu’on ne l’avait pas attendue pour distinguer les souffrances des malades du désespoir des créateurs, lesquels ont parfois été les deux, aliénés et néanmoins féconds et inventifs. Je ne pense donc pas qu’on avance dans la réflexion en enfonçant des portes depuis longtemps ouvertes.

  Nancy Huston ne se pose pas non plus la question si le désespoir des créateurs n’aurait pas un lien avec la situation historique. Ayant évacué la source de l’angoisse collective, elle a beau jeu de railler certains de ses illus­tres confrères, moquerie tout de même pré­somptueuse, même venant d’une bonne écrivaine.

Je pose la question que la romancière élude : n’existe-t-il aucun lien entre le déchaînement de l’exhibitionnisme narcissique et la mélancolie de certains artistes, parmi les plus grands ? Serait-il insensé d’imaginer que la posture dépressive révèle la mauvaise conscience des privilégiés devant  ces millions de spectres qui rôdent autour de nos tables dégoulinantes de victuailles ? Loin de constituer une religion, la mélancolie surgirait alors par réfraction; elle ne serait que l’ombre de nos festins de repus. S’étonnera-t-on que cette ombre s’épaississe jusqu’au désespoir chez certains artistes lesquels ne s’arrêtent pas aux éblouissements des projecteurs mais regardent au-delà, vers cette nuit où les exclus se traînent ?

Feignant de parler de notre monde, Nancy Huston ne parle que de l’Occident, plus précisément de sa partie la plus riche. Ayant ainsi occulté cette masse d’humanité qui jette sur nos sociétés un éclairage sinistre, il ne lui reste qu’à tirer l’échelle pour en appeler à cette foule composée d’individus atomisés qui, chacun dans son coin, se bricole ce qu’elle appelle un sens, de la broderie au surf, du yoga aux méditations transcendantales. C’est l’idéal californien présenté comme l’antidote aux ruminations dépressives des artistes.

Ceux-là mêmes, parmi les écrivains, qui ne souffrent pas de l’insupportable injustice du monde, il ne vient pas à l’esprit de Nancy Huston que leur pessimisme puisse découler d’expériences historiques dont l’écrivaine n’a peut-être pas une idée précise.

Je ne me hasarderai pas à plaider pour Milan Kundera, l’un des plus grands écrivains de la seconde moitié du XX° siècle, auteur de quelques chefs-d’oeuvre indiscutables. Je connais sa rigueur, proche parfois de la sécheresse doctorale. Je ne partage pas toutes ses idées sur le roman et sur son évolution, conception trop aride et trop exclusivement intellectualiste. Je connais pourtant, je comprends son horreur du pathos, son refus de l’illusion lyrique et de l’extase, ce ravissement des foules transportées par la certitude des lendemains qui chantent. Je n’ignore pas de quelle amertume cette attitude provient, ni le prix dont son peuple a payé ces divagations lyriques. J’admire son exigence de lucidité, quand même, en décrivant l’évolution du roman, ses partis pris me laissent sceptique, puisqu’ils écartent, coupables de sentimentalisme, des figures majeures de la littérature, je pense à Rousseau, à Chateaubriand, pour ne rien dire des Russes dont il répugne à reconnaître la grandeur. Je pourrais donc faire miennes certaines réserves que Nancy Huston émet à propos de Kundera si le sens, plus que le ton de son propos, ne me causait un bizarre malaise.

Citant la dernière phrase du Rideau : «  Saisi d’angoisse, j’imagine le jour où l’art cessera de chercher le jamais dit et se remettra, docile, au service de la vie collective… », Nancy Huston s’écrie : «  On croit rêver. ».

J’ai bien peur que son rêve ne soit pas plus profond que sa réflexion puisqu’elle donne l’impression de ne rien comprendre au propos de Kundera dont elle tire cette conclusion que la mélancolie, la posture dépressive, la complaisance dans la critique résulteraient de la volonté de se singulariser à tout prix. C’est mal connaître l’auteur du Livre du Rire et de l’Oubli, c’est ne rien entendre à ce que la plupart des grands artistes, Gide, Nabokov, Dostoïevski ou Oscar Wilde, n’ont cessé de répéter : il n’y a d’Art que de l’individu. Le style, c’est la présence, rendue visible ou palpable, d’une personne unique. L’angoisse qui saisit Kundera n’est pas celle de l’originalité à tout prix ; c’est celle de l’uniformité et du nivellement.

Si religion moderne il y a, Nancy Huston ferait bien de regarder l’écran où son culte se révèle ; elle ferait bien d’écouter ce qui s’étale partout ; elle devrait lire avec attention ce qui se publie. Peut-être découvrirait-elle que, loin d’être aussi répandue qu’elle le dit, la posture dépressive est minoritaire. Ce qui se voit, s’entend, se lit, c’est au contraire le déballage le plus indécent, le viol de l’intimité, le refus et même la haine de la sphère privée ; c’est la panique devant le silence, le déferlement du fond sonore, la cacophonie. C’est une célébrité chimérique obtenue par les aveux les plus obscènes. C’est enfin la détestation de la pensée, aversion que Monsieur Patrick Le Lay a exprimée avec une salutaire brutalité. Tout est fait, oui, pour que le cerveau, assoupi par un matraquage incessant, achète du Coca Cola au lieu de produire cette chose dangereuse, une réflexion personnelle. Est-il dès lors saugrenu que Milan Kundera dise son angoisse devant cette entreprise de décervelage et que, se rappelant une autre expérience collective d’empoisonnement, il ressente le dégoût de cette ivresse abjecte ?  

Par ailleurs, Nancy Huston ne publie pas son papier à n’importe quel moment. Elle le fait à l’heure où journaux, radios, télévisions répercutent les mots d’ordre de nos hommes politiques, incitant à se montrer confiants et optimistes. C’est son droit de communier dans la ferveur collective. Une chose pourtant est sûre : les artistes doivent se garder comme de la peste d’abonder dans le sens des politiciens. Ils cèdent alors à une nostalgie religieuse qui est le rêve de la communion, ce que Milan Kundera appelle l’extase et à laquelle il oppose la lucidité et l’ironie.

 En s’en prenant aux artistes accusés de cultiver la mélancolie, en s’en prenant  à l’une des figures les plus exigeantes, les plus lucides de la littérature, je ne trouve pas que Nancy Huston sorte grandie de cette passe d’armes plus ridicule que pertinente.

 

 

Michel del Castillo

 

 

 

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