MON FRERE L'IDIOT
" (...) Fédor est un personnage, capital, de cette fiction qui tient lieu d'enfance et d'adolescence à son auteur ; et l'on ne juge pas de la vérité d'un personnage : il existe durablement , ou on l'oublie. Le Fédor de Michel Del Castillo est inoubliable. Inoubliable le lieu de leur rencontre. La prison pour enfants de l'asile Duran à Barcelone, au fond de la détresse et de la cruauté. Là, des geôliers ecclésiastiques et sadiques s'acharnent à "redresser" les petites victimes de la guerre civile, les fils de rouges, les orphelins de la misère et de la répression. Comme dans un roman de Dostoïevski, en effet, le salut paraît survenir de la boue même de l'inhumanité : un pion d'étude, une épave alcoolique et crasseuse se prend d'une sorte de pitié pour Miguel et lui prête des livres, des livres d'évasion comme on dit, sans trop y penser. Puis, un peu plus tard, "un volume broché, relié d'un épais papier bleu" : Récits de la maison des morts. Pour l'enfant, c'est bien davantage qu'un choc littéraire : une sortie du tombeau. (...)
Dostoïevski arrache le jeune garçon abruti par la trahison, les coups, la faim et la solitude au vertige de la folie et du naufrage. Job, abandonné de Dieu, pourrissant sur son fumier peut devenir Lazare le ressuscité. "Tu as franchi la ligne et ceux qui, comme nous, l'ont fait posent sur le monde un regard désenchanté et sans illusion"
Le personnage de Dostoïevski que crée Michel Del Castillo est presque tout entier contenu dans cette fraternité initiale, dans cette scène primitive. La découverte des autres oeuvres, les éclairages souvent puissants, toujours sensibles, jamais abstraits que répand le lecture de l'écrivain approvisionnent leur énergie par un retour continuel à cette source, à cette émotion immense et première. La trahison de la mère, ce fut la mort ; la lecture de Dostoïevski, la résurrection. (...)
Michel Del Castillo écrit aussi ce livre pour, dit-il, "payer ses dettes" au grand écrivain russe. Il fait mieux que cela, mieux que défendre son compagnon contre les attaques de ses adversaires, fussent-ils Kundera ou Nabokov. Mais la langue française, qui a des ressources, ne fait pas de différence marquante entre payer ses dettes et règler ses comptes.
Magnifique hommage à l'écrivain des Carnets du sous-sol, défense et illustration d'une écriture engagée dans l'exploration la plus large de la réalité humaine, Mon frère l'Idiot est aussi un pamphlet contre un certain Dostoïevski - celui de l'autre face, celui qui se soumet et se prosterne et geint. Celui dont Tourgueniev écrivait qu'il est "une nouvelle verrue sur le nez de la littérature russe".
Pierre Lepape, extrait de l'article "Le complexe de Lazare" paru dans Le Monde des Livres du 13 Octobre 1995.