LA MEMOIRE AMPUTEE.
Ce qui a tout déclenché c’est un débat dans le cadre de la Foire du Livre de Bruxelles. Le médiateur, un éditorialiste politique, m’avait sollicité, sans doute à cause de la sonorité hispanique de mon nom, à participer à une rencontre autour de la récupération des victimes du franquisme, jetées dans des fosses où elles dorment dans l’oubli général. Ces cadavres anonymes, une association s’occupe de les déterrer en invoquant le devoir de mémoire. Je ne m’attarderai pas sur l’accumulation de poncifs : rencontres et débats, bien entendu démocratiques, dénonciation du fascisme, devoir de mémoire, bizarrement univoque. J’aurais mauvaise grâce de dénoncer ces truismes qui font l’air du temps, puisque je me suis embarqué, de plein gré à mon insu, dans cette galère.
Bien entendu, les dirigeants de l’association ont écrit un livre, traduit en français, (qui, de nos jours, ne commet pas un livre ? qui ne se dit pas écrivain ?) Ils y dressent un réquisitoire sévère sur les gouvernements, depuis la mort de Franco et l’avènement de la démocratie, coupables, selon eux, de prolonger une amnésie collective.
Je n’étais pas bien chaud pour me mêler d’une querelle où je n’ai aucune opinion arrêtée. Je ne me sens guère enclin aux fouilles macabres, mais je n’ai rien à redire contre le fait que des petits-enfants souhaitent rendre un hommage posthume à leurs anciens, souvent abattus dans des conditions horribles.
Je ressentais pourtant un malaise que je n’aurais pas su définir. Ramener à la lumière du jour ces spectres d’un conflit barbare, cela peut se comprendre, mais les nationaux auraient-ils seuls commis des crimes inavouables ? Le devoir de mémoire implique-t-il l’oubli des mauvaises victimes ?
Du Madrid de ma petite enfance, je garde des impressions de terreur que j’ai longtemps été en peine d’expliquer. Mon corps protestait contre le récit dont, depuis l’adolescence, j’ai été gavé, récit où les révolutionnaires sont les pures et innocentes victimes, les franquistes invariablement des tortionnaires et des bourreaux. Ces gesticulations antifascistes font, elles aussi, l’air du temps, plus frénétiques en France que partout ailleurs, car leurs pères ayant piteusement décampé devant les fascistes réels, les fils et les petits-enfants ne se lassent pas de remporter des victoires illusoires sur les fantômes du fascisme, moins dangereux que les véritables. Toute la discussion ne fut qu’un rituel d’exorcisme, malgré l’insistance de mes réserves.
A la fin de la rencontre, la cérémonie dérailla quand un auditeur se leva et, avec violence, protesta contre cette distorsion de l’Histoire. Il criait, gesticulait, répétant le nom d’un minuscule village près de Madrid dont j’ignorais jusqu’à l’existence, Paracuellos. Sa colère et son indignation m’émurent et piquèrent ma curiosité. Je voulus y aller voir de près, comprendre de quoi il en retournait.
Ce que j’ai découvert dépasse en horreur tout ce que j’aurais pu imaginer. Je tairai les détails, souvent atroces : depuis juillet 1936, l’appareil de répression des partis révolutionnaires procéda, à Madrid, à Valence, à Barcelone enfin, à la liquidation de dizaines de milliers d’ « opposants ». Les prisons furent remplies de « suspects » ; des couvents, des palais, des immeubles furent réquisitionnés pour abriter ces foules de suspects ; chaque parti, chaque syndicat créa ses tchekas, chacune dotée de patrouilles d’assassins, certaines de ces bandes s’affublant de noms poétiques, La Patrouille de l’Aube, les Lynx de la République. Dans la capitale, la plus abjecte terreur se déchaîna, semant partout des besugos, des merlans, ces cadavres aux yeux vitreux et saillants dont les enfants s’amusaient.
Santiago Carrillo, responsable du maintien de l’ordre, consentit au massacre sous l’égide des conseillers politiques dépêchés par Staline, ( Carrillo était jeune, c’est sa seule excuse, mais il a toujours nié avoir été au courant, ce qui est un mensonge éhonté).
C’était en novembre 1936 ; par le Nord et par le Sud, les armées franquistes approchaient de la capitale ; Madrid semblait condamnée ; la liquidation de milliers de détenus croupissant depuis des mois dans leurs geôles en attente d’un procès fut froidement décidée, planifiée, organisée avec une minutie très soviétique.
Les prisonniers furent par milliers embarqués dans des camions et dans des autobus à deux étages ; on les dépouillait de leurs affaires personnelles ; on les ligotait avant de les hisser dans les véhicules qui partaient pour…Paracuellos, ce nom que, dans sa fureur, l’auditeur de Bruxelles hurlait. Là, devant d’immenses fosses communes, les tortionnaires les mitraillaient.
Il y eut dix, vingt lieux similaires, avec leurs tranchées ouvertes, l’entassement des corps recouverts à la hâte. Des hommes, certes, mais des centaines de femmes, des enfants, des prêtres et des religieux, des nonnes, certaines âgées, invalides.
Comment ai-je pu, durant près d’un demi-siècle, ignorer la réalité de ce cauchemar ? Comment ai-je pu ressasser les atrocités des franquistes sans un mot pour ces malheureux ? Je n’avais que trois ans au moment où se déroulaient ces massacres, c’est entendu ; mais j’ai eu toute une vie pour me renseigner. J’ai lu il y a peu l’Histoire de la Guerre Civile de Bartolomé Benassar où rien n’est caché de cet épisode atroce. Et je ne l’avais pas vraiment retenu ! Il a fallu les protestations véhémentes de cet auditeur pour m’arracher à ma torpeur !
Depuis que ces cris ont déchiré le voile de mon amnésie, je traîne un lancinant remords.
Je n’ignore aucun de mes nombreux défauts ; le regard que je pose sur moi est tout sauf complaisant. Je sais que j’appartiens à l’espèce des scrupuleux. Comment, doté d’un tel caractère, ai-je pu succomber à une léthargie de la conscience morale ?
Dans plusieurs de mes romans, j’ai répété que la langue connaît ce que la mémoire ignore. Une amie me fait remarquer, sans doute avec raison, que la sauvage ambiguïté de cette guerre, je ne l’ai jamais éludée. C’est probable. Il reste que je n’avais pas digérée cette infamie.
La raison de cet étrange oubli se trouve, je crois, dans le fonctionnement de ma mémoire d’écrivain qui retient les explications générales sans pourtant les assimiler, mécanisme décrit par Stefan Zweig dans une de ses nouvelles, Le Bouquiniste Mendel : « Mais toujours il me faut, pour saisir et voir le passé, une excitation des sens, un minuscule fait concret. »
Les tableaux de Benassar se diluent dans une fresque trop vaste ; ils créent chez moi un malaise vague ; ils ne réussissent pas à déclencher la mémoire visuelle. Pour me sentir ébranlé, j’avais besoin de l’agitation désordonnée de cet auditeur, de son indignation et de ses cris.
J’ai depuis l’impression pénible d’avoir vécu dans une sorte de songe, englué dans un conformisme intellectuel dont j’ai honte.
Non que ces horreurs effacent ou excusent celles commises par l’autre camp, mais elles commandent à tout le moins la décence. Puisque devoir de mémoire il y a, je refuse d’amputer la mienne en choisissant entre les bonnes et les mauvaises victimes. Je n’oublierai plus Paracuellos, ni les sinistres paseos de la Casa del Campo, ni ces sacas (sorties violentes) des prisons madrilènes.
Je me suis toujours senti hostile aux utopies grandioses, à l’exaltation des déclamations. Je hais chaque jour davantage les illusions lyriques. Des réformes à accomplir, des solutions à trouver, mais le refus obstiné des visions cosmiques : la politique se résume pour moi à la gestion sociale et humaine des dossiers.
Michel del Castillo