LES ARISTOCRATES DU CRIME.
Pendant et après l’élection présidentielle, je me suis abstenu d’intervenir dans le débat public. Les écrivains ne gagnent pas à parler à tort et à travers.
Il y a pourtant un domaine où je me reconnais une petite compétence, je parle des délinquants mineurs.
Quatre années passées dans ce qu’on appelait une Maison de Redressement, de 1945 à 1949, à la période la plus sombre du franquisme, m’ont donné de ces mineurs, déboussolés et paumés les uns, enragés les autres, une expérience immédiate.
Lorsque la gauche, emportée par un idéal de générosité, atténue ou même nie la responsabilité individuelle, elle commet une faute. Certes, les injustices sociales expliquent bien des dérives. Il suffit d’un simple constat : les populations les plus misérables composent l’écrasante majorité de la population carcérale.
Aux Etats-Unis, les afro-américains sont dix fois plus nombreux dans les pénitenciers que les blancs, proportion qui se retrouve parmi les condamnés à la peine capitale. Ils sont aussi les plus pauvres, les plus mal instruits.
La gauche dénonce une fatalité évidente. On ne peut pas la blâmer de lier justice sociale et délinquance. En prônant la prévention contre la répression aveugle, elle se montre fidèle à son idéal.
Il y a cependant un trou noir dans son raisonnement, trou noir qu’on retrouve aussi dans l’autre camp.
L’idéal progressiste de Dostoïevski s’abîma dans ce gouffre que le romancier décrit dans Souvenirs de la Maison des Morts. Toutes les illusions de sa jeunesse « schillérienne », je reprends son mot, se brisèrent contre l’existence de ce qu’il est convenu d’appeler le Mal et qui, dans la réalité, est l’existence de personnalités perverses qui, non seulement torturent et tuent, mais jouissent de la souffrance qu’elles causent.
L’un de ces forçats avait étranglé plusieurs enfants en bas âge ; comme le romancier l’interrogeait: n’éprouves-tu pas un remords ? ce monstre eut une réaction qui glaça l’écrivain. Le toisant avec un mépris hautain, il haussa les épaules et, sans répondre, s’éloigna, dégoûté par sa naïveté.
Ce géant, note Dostoïevski, n’était pas un ignare, non plus un abruti, mais l’un des plus intelligents, des plus rusés parmi ses compagnons. Il ignorait le remords, mais également la pitié. Il ne tuait pas dans la colère ou dans l’affolement, relève l’écrivain, il étranglait lentement, très lentement, jouissant de voir la terreur dans les yeux de ses petites victimes.
Un aristocrate du crime, selon les termes du romancier, qui, tout au long de sa vie, ne cessera plus de creuser cette énigme.
Quand Ségolène Royal déclare : « Une école construite, c’est un délinquant en moins », la générosité du propos cache mal sa naïveté.
Dans cette Maison de Redressement de Barcelone, j’ai pu faire le même terrible constat que Dostoïevski dans son bagne : loin d’être les plus bêtes, les plus misérables, les délinquants les plus sauvages étaient souvent les plus intelligents, froids et calculateurs, dépourvus du moindre remords. Des aristocrates, si l’on veut, persuadés d’appartenir à une race supérieure et pleins de mépris pour le troupeau de pauvres hères, leurs compagnons d’infortune, qu’ils rançonnaient et torturaient cyniquement.
Je ne tenterai pas une explication que Dostoïevski n’avance pas non plus, se contentant de décrire. Je relève le fait pour indiquer l’existence de ce trou noir.
On sait quelle théorie inquiétante Nicolas Sarkozy avança durant sa campagne : il existerait des perversions génétiques. Thèse venue des secteurs les plus exaltés du fondamentalisme religieux américain qui entraîne une conséquence pratique : le dépistage précoce, dès le plus jeune âge, de ces aberrations.
Cet eugénisme connut une grande vogue dans les années 30, avec les suites que l’on sait. Faut-il souligner qu’il s’agit d’un postulat foncièrement hostile à notre civilisation chrétienne (à tout le moins catholique) ? Avec la croyance en la prédestination, les calvinistes s’accommodent de ce déterminisme biologique. Un catholique ne saurait s’incliner devant cette fatalité implacable. L’accepter, c’est nier nos valeurs essentielles.
Ces pervers ne sont qu’une étroite minorité dans la population des jeunes délinquants mais la barbarie de leurs crimes suscite une émotion compréhensible. La tentation est grande de tenter de les dépister avant qu’ils ne commettent leurs forfaits. En habillant l’angoisse de raisonnements pseudo scientifiques, on donne à la peur une apparence d’objectivité. La grande masse se laisse tromper. Quant aux psychiatres et autres experts, mieux vaut ne pas compter sur eux pour opposer une résistance vigoureuse : on a vu en Russie, en Argentine, au Chili, dans tous les régimes totalitaires, comment la psychiatrie pouvait voler au secours des tortionnaires.
Ce n’est pas une mesure technique fondée sur des lois objectives, c’est une question morale. C’est sur le terrain de la morale que Dostoïevski l’aborde, sans prétendre pour autant la résoudre.
Question d’autant plus effrayante que les pervers ne sont pas seulement des adultes endurcis, mais, j’en témoigne, des adolescents, quatorze, quinze ans. Débordé, menacé dans son intégrité par cette horreur, Dostoïevski tenta dans Les Frères Karamazov de préserver une part d’innocence, celle des enfants, mais, creusant la question, il découvrit…
Pris de vertige devant cet abîme, il n’osa pas aller jusqu’au bout de son intuition. Ses Carnets gardent la trace de ses paniques.
On ne comprend rien aux incartades des politiques si on ignore cette angoisse. Chaque camp réagit en s’abandonnant à sa pente. Dans leur pessimisme, les conservateurs ont tendance à confondre cette minorité perverse avec la majorité des jeunes délinquants, prônant une répression sans nuances et tentant d’étouffer la question sous des gesticulations césariennes.
En sens inverse, les progressistes s’abandonnent volontiers aux déclamations « schillériennes », occultant cette horreur impensable. Au risque, par leur refus de voir la terrible réalité en face, d’alimenter le brasier de la colère et de l’exaspération.
Dans les deux camps, on trouve un même déni. La fantasmagorie de la récidive, les proclamations martiales d’une « tolérance zéro » rejoignent l’illusion d’une rédemption universelle par l’instruction et les lumières. Dans les deux cas, il s’agit d’occulter et de combler « le trou noir » que la littérature nous révèle.
Cette question mérite mieux que des joutes politiciennes. Elle ne touche pas seulement une population de jeunes délinquants, elle touche chacun de nous. Elle touche la société dans son ensemble. Elle prépare notre futur.
Sauf de rares exceptions, la prison, nul n’en ignore, ne favorise pas la réinsertion. Elle ne fait qu’exaspérer la révolte et briser les caractères. C’est une école du crime, une fabrique de délinquants irrécupérables.
Avec ses agents armés de leur seule bonne volonté, la prévention a montré, depuis des décennies, ses limites. Les bons sentiments ne suffisent pas à endiguer le flot des violences, certaines insupportables. Faut-il dès lors se résigner à ouvrir des Centres fermés pour jeunes délinquants ?
Pour les raisons qu’on imagine, je répugne à répondre par l’affirmative. D’autant que les résultats sont aléatoires : feu mon ami Vazquez Montalban signalait dans un article que 90% des internés de la Maison de Redressement où j’ai été interné finissaient ou à la Légion ou en prison.
La question soulevée par Dostoïevski reste posée : que fait-on de cette minorité clairement dangereuse, dépourvue de conscience morale ? Encore faut-il la repérer, l’isoler. Il faut en clair définir une politique qui n’est ni de droite ni de gauche, mais nationale.
Puisqu’il est partout question de rénovation, les socialistes feraient bien de se pencher sérieusement sur la question, en renonçant aux polémiques et aux déclamations, avec lucidité et modestie. En se résignant, eux aussi, à perdre certaines de leurs illusions : tout, dans l’homme, n’est pas que lumière, hélas.
Pour les conservateurs, ils devraient admettre que l’illusion de la force ne suffit pas à dissiper les brumes du mystère.
« L’homme est large, trop large… » écrivait le jeune Dostoïevski. Aucune politique ne le rétrécira assez.
Michel del Castillo