LES CHEFS-D'OEUVRE DE SOLJENITSYNE
Par Michel del Castillo
Article paru dans le Magazine littéraire n°28 d'avril-mai 1969
Photo Andersen/Gamma
" Voici un livre majeur. " Pierre Daix dans sa préface à Une journée d'Ivan Denissovitch, assignait d'emblée à Alexandre Soljenitsyne la place qu'il occupe à présent dans la littérature de son pays et de tous les pays : la première. Trois autres livres dont l'un, le pavillon des cancéreux, compte parmi les plus grands chefs-d'oeuvre de la littérature universelle, sont en effet venus confirmer ce jugement.
Pour quiconque aime les livres, pour celui qui, sans eux, ne saurait concevoir l'existence, pour qui leur doit enfin d'avoir survécu au naufrage de presque toutes ses illusions et de tout son espoir, pour un tel homme la rencontre avec un grand et vrai roman constitue une joie sauvage, éprouvante. Il se sent raffermi dans sa foi, soutenu dans son espoir, consolé de tous ses malheurs. Il prend une conscience aiguë que le monde n'est pas un désert ; puisqu'il existe quelque part, au fin fond d'un vaste et lointain pays, un homme fraternel, merveilleusement proche, qui fait du langage un usage supérieurement humain. que si un tel lecteur a le goût de la sincérité, s'il possède une moyenne lucidité, si, de surcroît, il manie la plume, publie des ouvrages, et s'intéresse, fût-ce distraitement, à ce qui paraît, alors, sa lecture terminée, il se pose des questions qui s'enfoncent dans sa tête comme autant d'épines. Car tout soudain lui paraît vain et dérisoire : ce qu'il lit et ce qu'il écrit ; les projets qu'il caresse et les efforts qu'il accomplit. Terrible pouvoir des chefs-d'oeuvre ! Leur apparition créée le vide.
Mais un chef-d'oeuvre soulève d'abord des questions très simples en apparence, et qu'il ne faut pourtant pas esquiver. Celle-ci pour commencer : pourquoi ce livre écrase et dépasse-t-il tous les livres que j'ai lus ces dernières années ? Qu'est-ce qui fait de lui un chef-d'oeuvre ? "Le récit n'était pas court, mais dès les premiers mots, il se lisait facilement, il se déposait dans le coeur doucement et simplement."
Au pavillon n°13, celui des cancéreux, un malade, Ephrem Poddouïev, homme fruste, noceur et violent, qui, depuis des semaines, se débattait comme un sanglier blessé contre la pensée et le sentiment qu'il allait lui falloir mourir, que la mort était déjà en lui, tapie au fond de ses cellules malades, qu'il n'était plus question pour lui ni de l'ignorer ni de lui échapper, cet homme, Ephrem Poddouiev, a fini par ouvrir un volume qu'un de ses compagnons d'infortune lui a prêté. Il n'a pas souvent eu l'occasion de lire, Poddouïev ! Il est de ceux qui saisissent la vie à la gorge, la secouent comme un jeune prunier dont on veut faire tomber les fruits. Il a beaucoup bourlingué, exercé cent métiers, fait l'amour à mille et une femmes, vidé des tinettes de vodka, mangé à en crever... Il a si fortement, si intensément vécu, qu'il a négligé de se demander s'il vivait réellement, oublié de se poser cette question toute bête : mais qu'est-ce qui rend donc un homme vivant, vraiment vivant ? Et voici que la mort l'a saisi, qu'elle frappe de petits coups sourds, de plus en plus pressés, au-dedans de son corps. Et notre homme, après avoir hurlé, tempêté, protesté, ricané et blasphémé, s'étend sur son lit, soupèse ce volume, l'ouvre d'un air défiant. A quoi la littérature peut-elle bien servir ? Que peut-elle apprendre à un homme de son espèce ? Et dès les premiers mots, il est surpris de constater que ce livre, si épais en apparence, si rébarbatif d'aspect, il est tout étonné de découvrir qu'il se lit facilement. Et les phrases, les paragraphes, les chapitres se déposent, l'un après l'autre, dans son coeur : doucement et simplement...
Il y a, comme cela, des évidences qu'un chef-d'oeuvre peut et sans doute doit nous rappeler : que l'art ne relève pas de l'intelligence mais du coeur ; qu'il n'est point fait de recettes et de techniques, mais pétri dans la chair et dans le sang des hommes
Voilà la première surprise, et non la moindre, certes : le chef-d'oeuvre, c'est d'abord cette merveilleuse humilité, cette profonde pitié, cette douleur rachetée, cette joie sereine enfin, qui vous inondent comme une pluie fine et lancinante qui se dépose sur le jardin desséché.
Un second sujet d'étonnement devant le chef-d'oeuvre - sa transparence. Pas un instant on ne songe à s'arrêter, soit pour comprendre soit pour admirer. Les trouvailles poétiques ou de style, si elles existent, ont disparu dans l'ensemble. Nul morceau de bravoure, aucun effet - pas de littérature au sens péjoratif du terme. Le fleuve déroule paisiblement ses flots ; on est porté jusqu'à l'embouchure sans remarquer ni la vitesse de la course, ni les incidents de parcours, le regard rivé au paysage qui défile... Le pavillon des cancéreux renoue avec le temps tolstoïen ; la prose de Soljenitsyne rejoint, dans son impassibilité, dans sa traitreuse tranquillité, le large et long fleuve de La guerre et la paix. Dès lors il semble tout à fait vain de chercher à percer la technique, de tenter de la séparer du fond. car fond et forme composent une unité inséparable. L'auteur ne s'est d'ailleurs pas posé des questions sur la technique en tant que telle, il ne l'a pas étudiée comme une chose qui aurait une valeur en soi : il a lentement après maint tâtonnement, empruntant à l'un et à l'autre les matériaux et les outils dont il avait besoin, forgé son propre instrument, lequel n'est ni neuf ni ancien mais, plus simplement, personnel. Ainsi le relégué Ivan Denissovitch avait-il mis de côté et cachait-il soigneusement une truelle qu'il considérait comme mieux adaptée à sa main que toutes les autres. Il ne faut pas se méprendre : pour un écrivain, la technique ce n'est jamais que des mots. Et la difficulté n'est pas tant de les supprimer, de les déformer ou de leur assigner un ordre original que de choisir, parmi eux, le plus juste, si possible le seul juste ; et non seulement l'écrivain doit effectuer ce choix délicat, mais encore le fait-il en fonction d'un autre choix, plus général, plus complexe dans la multiplicité des éléments dont il se compose : le choix de son tempo propre, de cette musique qui est au livre ce que la couleur est au tableau. Mais la rencontre avec le chef-d'oeuvre nous cause une autre surprise, plus grande que les précédentes: l'illusion parfaite, hallucinante, de la vie rendue et ordonnée.
On s'étonne, en lisant Le pavillon des cancéreux, que des querelles comme celles qui opposaient les tenants du réalisme à ceux d'un esthétisme (ou d'un autre isme quelconque), les apôtres de l'art engagé et ceux qui prônaient l'art pour l'art, on s'émerveille que de semblables niaiseries aient tant fait couler d'encre. Les artistes et les critiques s'ennuient, il est vrai, tout comme les autres hommes. Mais tout de même !...
Le chef-d'oeuvre nous démontre au contraire que tous les ismes lui sont étrangers.
Le pavillon des cancéreux n'est ni un livre réaliste ni un livre autrement iste. Il vit. Et qui donc serait assez sot ou assez prétentieux pour affirmer qu'un organisme vivant ne relève que de la matière ou que de l'esprit ?
Cet organisme vivant, le chef-d'oeuvre, a la subtilité et la complexité de tout ce qui vit. Il lui arrive d'être successivement, et parfois même simultanément, réaliste, idéaliste, athée ou croyant, optimiste et fataliste, joyeux et désespéré. Une idée-guide l'habite-t-elle qui assure son unité profonde ? Ou pour poser autrement la question : a-t-il une âme ? On pourrait longtemps en débattre. chacun est libre d'ailleurs de retourner la question, de se l'appliquer à soi-même.
Une seule chose est sûre, et c'est elle qui ébranle si fort le malheureux Ephrem Poddouïev : ce livre est véritablement vivant. Il possède une conscience aigüe de sa propre vie, de la vie de tous les hommes dont il reflète les misères et les illusions, les faiblesses et les grandeurs, les tristesses et les béatitudes. Il pose les questions que beaucoup ont négligé de se poser, il avance quelques réponses. Il constitue une conscience élargie à l'ensemble de l'humanité. Il prête sa voix à tous ceux qui ne savent ou ne peuvent s'exprimer ni s'expliquer, il montre aux aveugles les couleurs du monde, il console les sans-espoir ; inquiète les esprits rassis, aiguillonne les tourmentés, apaise enfin ceux qui maudissent le jour où ils sont nés. Mais d'où le chef-d'oeuvre tire-t-il de tels pouvoirs ? En quoi l'art peut-il vraiment nous aider ?
Contre la religion qui prétend arracher l'homme à ce monde pour l'installer dans un au-delà hypothétique, à l'opposé de la science qui soumet la matière et rationalise la planète sans répondre aux questions qui tourmentent l'esprit humain, l'art traduit les aspirations de l'humanité vers un univers véritablement humain, réellement fraternel.
Une journée d'Ivan Denissovitch a paru au moment où s'ouvraient les portes des camps de la Sibérie et d'ailleurs ; à une époque où des centaines de milliers d'hommes, injustement persécutés, commençaient à être réhabilités ; au moment enfin où des millions de citoyens soviétiques jetaient un regard en arrière et se demandaient, consternés et bouleversés : comment cela a-t-il été possible ? Comment une aspiration et un labeur titanesque pour créer un monde plus juste, plus libre, ont-ils pu enfanter une pareille monstruosité ?
L'objection saute aux yeux : à quoi donc sert l'art puisqu'il arrive trop tard et qu'il n'a pas pu prévenir ni empêcher de telles aberrations ?
C'est qu'il ne faut pas appliquer à l'art d'autres critères que les siens. Ce que les lecteurs soviétiques ont trouvé dans Une journée d'Ivan Denissovitch, ce que nous y décelons après eux, c'est un très haut, un admirable degré de conscience. Le livre, Pierre Daix le souligne avec raison, ne se situe pas au niveau du reportage. S'il constitue un témoignage, c'est au premier degré, en ce qu'il enseigne incidemment sur tel ou tel aspect de la vie dans un camp spécial de la Sibérie. Son vrai domaine, c'est la conscience d'un homme simple, pas plus intelligent que les autres, un paysan russe sans instruction, aux prises avec le malheur et l'injustice. Et parce que chacun sait que ce malheur ne lui est pas étranger, qu'il pourrait fondre sur lui à l'improviste, comme le cancer sur Paul Nikolaïevitch Roussanov, les réactions, les gestes, les défaillances et les sursauts d'Ivan Denissovitch prennent aux yeux du lecteur un caractère exemplaire, un relief et une signification qui passent de beaucoup la personne de ce paysan jeté au fond de l'abîme. il porte nos espoirs sur ses épaules courbées par la fatigue ; il tient notre salut et notre perte dans ses grosses mains calleuses. Faut-il le préciser ? Son combat nous humanise...
Et certes le livre n'efface pas le passé ; il n'empêchera même pas son retour. Mais parce qu'il élargit le champ de notre conscience, parce qu'il nous réconcilie avec nous-mêmes, il ouvre de nouvelles brèches dans le mur de la sottise, de la lâcheté et de l'égoïsme. Il ne nous détourne pas de ce monde, il ne nous promet aucun paradis : il nous enfonce au contraire plus avant dans la boue et nous montre comment il faut retrousser ses manches, saisir la truelle, empiler les briques les unes sur les autres, se mettre à l'ouvrage enfin et savourer, quand sonne l'heure du repos, le fugitif et léger glissement d'un nuage sur l'immensité du ciel...
Le chef-d'oeuvre serait-il moral, alors ?
Nous autres Français succombons trop aisément au prestige de l'intelligence. La boutade gidienne, qui affirmait qu'on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, nous a évité la peine de réfléchir sur ce sujet.
Les gens satisfaits, ou du monde ou d'eux-mêmes, font de piètres écrivains : voilà tout ce qu'on peut honnêtement avancer. Mais doit-on fatalement confondre la satisfaction avec les bons sentiments ? S'il y avait une inquiétude, une angoisse de la perfection ?...
Alexandre Soljenitsyne a beaucoup de raisons de n'être satisfait, ni de la société dans laquelle il vit, ni du sort qui fut, et continue, d'être le sien : la guerre, des années de bagne en Sibérie, la résidence surveillée en guise de libération, le cancer comme divertissement à tant de péripéties, la calomnie et l'insulte pour récompenser son talent, suprême injure enfin : le silence fait autour de son oeuvre, sa justification et sa raison de vivre.
Or, Soljénitsyne ne semble pas du tout partager l'aversion de Gide pour les bon sentiments. Il ne craint ni d'éprouver ni de démontrer de la tendresse, de la pitié, de l'amour pour ses semblables. Une pitié et une tendresse telles qu'on en a le coeur tout retourné et qu'on doit détourner la tête pour ne pas fondre en sanglots. Et il n'aime pas seulement les purs, les justes, comme son Ivan Denissovitch ou Kostoglotov, l'ancien bagnard tout en os, trop grand, trop efflanqué, avec une balafre sur sa figure sévère, ce Kostoglotov qui, à peine revenu de "là-bas", se retrouve couché dans un lit du pavillon n°13, soumis à un traitement par radiations et par piqûres d'hormones qui vont le priver du dernier bonheur auquel il a droit, celui d'approcher d'une femme, de s'abîmer en elle... il n'y a pas que ceux-là que Soljénitsyne plaigne et chérisse. il s'attendrit aussi sur ce Paul Nikolaïevitch Roussanov avec son visage de maître d'école, ses airs de tyranneau de province, sa psychologie de parfait petit fonctionnaire bien soumis, servile au point de ne reculer devant aucune lâcheté, pas même la délation. Oui, cette larve accolée à une matrone gélatineuse, toute en frisettes et en mamelles, cet insecte nuisible qui, pour disposer de deux pièces supplémentaires, n'a pas hésité à envoyer un homme au bagne et en a dénoncé d'autres par la suite, pour rien, comme ça, par habitude ; cette vermine attendrit le coeur de Soljenitsyne. Et c'est avec des larmes au bout de son stylo qu'il s'en sépare dans la cour de l'hôpital, qu'il l'installe sur les coussins moelleux de sa Moskovitch. Car Soljénitsyne sait, lui, que c'est vers la mort que roule Roussanov et que la mort d'un homme, fût-il aussi méprisable que ce Paul Nikolaïevitch, est toujours une chose digne de pitié. Et il aime la joyeuse, la naïve et la coquette Zoé. Et la doctoresse Lioudmila Afanassievna Dontova qui, jour après jour, douze et treize heures par jour depuis des années, risque sa vie en s'exposant, plus qu'il n'est permis, aux effets des rayons pour tenter de sauver d'autres vies ; qui, soit par indifférence soit par fatalisme, feint de n'attacher aucune importance à cette sourde et lancinante douleur qu'elle ressent là, dans l'intestin, et qui, vaincue par la tâche, devra à l'évidence et accepter que ce mal dont elle souffre est le même contre lequel elle lutte, depuis des années ; et qui s'en va toute seule, étonnée de sa solitude, vers Moscou où elle a rendez-vous avec sa mort. Soljénitsyne aime Vera Kornilievna Gangart, la douce, la tendre et mélancolique Véga à la taille si souple, si fine...Il la suit dans sa petite chambre où, à la lueur verdâtre de l'écran de son poste de radio, assise dans son fauteuil profond, trop lasse après sa journée d'hôpital pour se faire à manger, elle médite sur sa vie, se souvient du fiancé tué à la guerre, rêve timidement d'un homme (Kostoglotov ?) qui se tiendrait à ses côtés, se perd dans sa solitude de femme sans époux et sans enfants...Il aime Diovmka, il aime la trépidante et jeune Assia qui ne sait pas qu'elle va perdre un de ces beaux seins dont elle tire tant de fierté, qui ne se doute pas que, dans sa vie, déjà l'automne succède au printemps, brutalement. Il aime - comble d'ironie pour l'Intellectuel Français - jusqu'aux animaux. "Mais l'amour perdu des animaux n'est-il pas le signe avant-coureur de la perte fatale de l'amour des hommes ? ". Et pas seulement les gentils chiens qui remuent la queue quand le maître rentre à la maison, pas seulement les superbes et orgueilleux minets qui font de la poésie avec chacun de leurs gestes, non, il aime aussi tous les autres, jusqu'à ce macaque rhésus devenu aveugle parce qu'un homme méchant lui a jeté sans raison, comme ça, pour rigoler, une poignée de tabac dans la gueule...
Ce ne sont pas seulement ses bons sentiments qui séparent Alexandre Soljénitsyne de nous. Il y a bien d'autres points sur lesquels il ne partage pas nos préjugés. S'il n'écrit pas "La marquise sortit à cinq heures", ce n'est pas du tout , croyez-le bien, qu'il redoute la condamnation de nos théoriciens-littérateurs ; c'est, tout bêtement, qu'aucune marquise ne se promène dans ses livres. Car il ne craint pas d'écrire, quand il le faut, que Matriona sort à six heures.
Et ces différences ne démontrent, à mes yeux, qu'une chose : le vide dramatique de notre littérature.
La question n'est pas de savoir si nous avons avons ou non quelquechose à dire, ni s'il faut avoir connu les camps sibériens, avoir été atteint du cancer et se heurter à l'incompréhension et à l'hostilité générale pour avoir le droit de faire un livre. Il s'agit, tout carrément, de savoir si nous avons la foi et, dans l'affirmative, de nous entendre, une bonne fois pour toutes, sur ce qu'est d'abord la littérature : un discours qu'un homme adresse à soi-même et aux autres hommes, une communion dans le langage.
Il importe peu de quoi traite un pareil discours : d'amours ancillaires ou d'obsessions érotiques, de fantaisies mystiques ou de préoccupations sociales. Il n'y a pas un sujet plus digne qu'un autre à la matière d'un ouvrage, voilà encore ce que Soljénitsyne nous rappelle. La déception d'une maîtresse d'école qui a fait travailler ses élèves à la construction d'un nouveau bâtiment attribué, à la dernière minute, à un groupe plus influent par un fonctionnaire craintif et arriviste ; les réactions d'un chef de gare qui, en pleine guerre, croit découvrir un espion, entraînant ainsi la perte d'un homme ; la vie d'une pauvre paysanne russe, prodigue de son bien et de sa peine, toute emplie d'amour, innocente au point d'ignorer ses hautes vertus...Tout devient de la littérature, tout se transmue en oeuvre d'art dès lors que l'écrivain adhère à son sujet, y voit autre chose qu'un jeu. Et c'est peut-être en lisant La maison de Matriona qu'on mesure le mieux ce qu'est la littérature : l'art de faire du sublime avec des riens, par la seule force des mots.
Mais nous avons vécu, nous aussi, non? Il y a eu la guerre d'Algérie, les déchirements qu'elle a causés à beaucoup, les souffrances qu'elle a engendrées, le dégoût qu'elle a soulevé. Il y a eu, il y a, nos libertés bafouées et piétinées, les flics à chaque carrefour, la médiocrité triomphante et bêlante. Il y a notre solitude, notre progressif abêtissement, l'angoisse devant un monde régi par les Roussanov - ils seront, chez nous, "de gauche", qu'on se rassure. Il y a eu ce printemps unique que nous ne méritions pas. Nous avons couché, aimé, haï. Nous avons vieilli. Nous marchons vers la mort.
Et qu'est-il sorti de tout cela ?
Si les écrivains français ont perdu tout contact avec la réalité, s'il ne savent plus parler un langage fraternel, cela tient, il est vrai, à des causes multiples dont beaucoup ne dépendent pas d'eux. Il faudrait, ces causes, les analyser objectivement ; il faudrait dénoncer ce grand scandale des lettres françaises qui fait de chacun de nous un pion, un robot d'une vaste entreprise dont les intérêts ne coïncident pas, c'est le moins qu'on puisse dire, avec les buts qu'un artiste poursuit.
Mais la misère de notre littérature provient aussi de notre propre indigence. Car nous avons scellé les portes du temple, empêchant les humbles d'y pénétrer. Nous parlons un langage d'initiés, réservé à des happy few qui ne sont, en réalité, qu'une armée de singes déguisés, plus ridicules que des macaques rhésus. De grotesques rivalités nous séparent ; des querelles de clocher accaparent toute notre énergie. Nous perdons à nous combattre, à essayer de nous pousser de l'avant, à nous pavaner, le temps que nous aurions dû consacrer à approfondir notre vie et celle des autres, à nous efforcer de devenir un peu plus lucides, un peu moins lâches, un peu meilleurs. C'est ce que nous rappelle l'oeuvre de Soljénitsyne : que le grand art est toujours moral. Non qu'il s'inspire de telle ou telle éthique religieuse ou politique, mais parce que ses armes s'appellent probité, sincérité, justice et vérité. Or, je prétends qu'on chercherait en vain, dans la production littéraire de notre pays au cours des dernières années l'une quelconque de ces qualités. Nos livres nous trahissent, ils nous démasquent. tant vaut l'homme et tant vaut aussi son oeuvre. Nos livres sont à notre image : secs, pédants, habiles et racoleurs. Ils prennent des poses, ils se contorsionnent. Pas une voix mâle, depuis que Bernanos s'est tu, n'a retenti pour nous asséner quelques salutaires vérités. Rien que des jeux, des divertissements : une littérature de castrats.
Je n'ironise pas. Je ne me place pas en dehors. Je ne juge pas. Je regarde, je m'interroge, je cherche à découvrir les causes de ce vide effroyable, de cette carence qui nous couvre tous de honte. Mais, aujourd'hui, je me contente de faire à Soljénitsyne une place dans ma bibliothèque, juste au-dessus de mon lit, à portée de ma main. il sera là parmi ses pairs : Cervantès, Balzac, Dickens, Dostoïevsky et Tolstoï...
Je ne joue pas volontiers les prophètes. Mais je ne m'avance guère en disant que beaucoup d'hommes, de par le monde, ont fait, vont faire ou font en ce moment le geste que je viens d'accomplir. Et que d'ici vingt, cinquante ou cent ans, un jeune homme tourmenté, désireux de connaître le secret de la vie, de la vraie vie, ouvrira l'un des livres d'Alexandre Soljénitsyne et que les mots écrits par cet ancien bagnard se déposeront dans son coeur : doucement et simplement...