PASSIONS AUTOUR D’UNAMUNO.
Ayant lu les commentaires aux deux blogs que, dans sa république des livres, Pierre Assouline a consacrés à Unamuno, je retiens deux interventions dont je précise qu’elles ne rendent pas compte de la tonalité générale. Ce sont deux exceptions, l’une désolante de trivialité, plus sournoise l’autre, car elle s’assimile à une manipulation.
« Courageux, mais pas téméraire. », ose écrire le premier à propos de l’intervention du philosophe, lui reprochant de s’être bien gardé d’évoquer l’assassinat de Federico Garcia Lorca dans son discours, silence qu’il attribue à une prudente lâcheté.
Je me suis rappelé la formule de Flaubert : « J’appelle bourgeois ceux qui pensent bas. » Il y a des bourgeois de gauche, il y en même beaucoup. On ne doute pas que, dans un climat de guerre civile atroce, celui qui a pensé et rédigé cette abjection aurait fait preuve, lui, d’un courage à toute épreuve.
Bien que l’insinuation ne mérite aucune réponse, je précise pour les esprits de bonne foi que la mort de Lorca, survenue à Grenade le 21 Août 1936, n’a été connue à Salamanque qu’au début septembre ; que, d’abord stupéfaits, incrédules, les chefs du camp nationaliste ont commencé par nier avant de rejeter sur les Rouges la responsabilité du crime. Même incertitude à Madrid où les détails de l’exécution mettront longtemps à être connus. Le poète avait-il été tué dans la capitale même, à Almeria, dans sa ville natale, Grenade ? Dans l’affreux désordre des premiers mois ayant suivi le soulèvement militaire, alors que les communications étaient coupées, il était impossible de connaître exactement ce qui se passait dans l’une ou l’autre zone. Lorsque, le 12 octobre, Miguel de Unamuno prend la parole, il ne sait rien de précis, sauf que Lorca a été probablement tué, mais par qui ? Où ? Dans quelles circonstances ?
Si l’on veut être indulgent, on dira que le jugement de l’internaute résulte d’un anachronisme causé par la méconnaissance, ce qui ne retire rien à la trivialité du propos.
Le second commentateur se montre plus sournois en développant une argumentation en apparence rationnelle. Si je la relève, ce n’est pas pour polémiquer ni pour revenir, une fois encore, sur cette séance mémorable, mais pour montrer comment, sur la toile, les arrière-pensées tortueuses peuvent acquérir un semblant de véracité, parées du prestige de l’écrit.
Je passe sur l’accusation qui me vise. L’intervention du philosophe n’aurait jamais eu lieu et j’ai, moi, inventé la scène.
Je précise que la séance a été décrite par des dizaines de témoins, reproduite dans un grand nombre d’ouvrages et de mémoires. Je l’ai seulement divulguée. Je l’évoque d’ailleurs depuis plus de trente ans, tant dans mes livres que dans mes interventions publiques.
Viennent alors les arguments : jamais un tel discours, si long, n’aurait pu être prononcé dans le camp franquiste, dans une atmosphère de haine déchaînée ; d’ailleurs Unamuno, rallié à Franco, représentait le Caudillo à la cérémonie ; enfin, il serait mort le 31 décembre 1936 dans les bras d’un jeune professeur phalangiste en dissertant sur l’avenir de l’Espagne.
Ecarte-t-on les affirmations péremptoires du correspondant et les met-on sous forme interrogative, les questions se révèlent pertinentes : comment de tels propos ont-ils pu être tenus dans le camp franquiste ? L’ont-ils été ? Et comment, alors qu’il avait embrassé la cause des rebelles, le philosophe en est-il arrivé à renier ses positions ?
Une fois de plus, on se heurte à un anachronisme.
Camp franquiste, dit l’internaute ; en octobre 1936, le bloc est en train de se souder sans être encore tout à fait gelé. Il y a tout juste un mois que, suite à la mort accidentelle du général Sanjurjo, chef incontesté des rebelles, puis à celle du général Mola, l’intellectuel de la bande, Francisco Franco vient d’être nommé à la tête de la junte Militaire, grâce aux intrigues de son beau-frère, Serano Suner, celui qu’on a souvent comparé à Lucien Bonaparte, un Phalangiste enragé, admirateur de Hitler, d’une francophobie pathologique, ennemi farouche de la démocratie.
Le pouvoir du Caudillo n’est pas encore assis sur des bases solides, ce qu’on voit très bien en lisant le « testament » d’Unamuno que j’ai publié ici même, le philosophe insistant sur le fait que les vieux partis existent toujours à l’intérieur de la coalition nationaliste, monarchistes constitutionnels, traditionalistes, catholiques conservateurs, républicains modérés, enfin les Phalangistes qui ont le vent en poupe et qui, par tous les moyens, tentent d’orienter le nouveau régime vers un national syndicalisme de type fasciste, imposé par la terreur. C’est dire que des tiraillements écartèlent la coalition, les uns continuant de se dire républicains, une République représentative, les autres monarchistes, partisans du retour d’Alphonse XIII. S’ils ont tous plus ou moins accepté de mettre leurs convictions entre parenthèses en attendant la victoire, ils n’en gardent pas moins leurs préférences et leurs calculs.
C’est dans ce climat d’incertitude, exaspérée par la virulence de la résistance rencontrée, qu’Unamuno a parlé, prenant parti contre la Phalange, contre le fascisme, sans cependant avoir l’impression d’attaquer ni Franco ni l’armée.
Il n’y a pas un camp franquiste en octobre 1936 parce que la marche vers la dictature personnelle vient à peine de commencer et que, d’une intelligence médiocre, le Généralissime possède néanmoins un formidable instinct politique. Il lui faudra plus d’un an pour desserrer l’étau de la Phalange et pour amadouer les carlistes, diluant la première, emprisonnant son chef, distribuant des hochets et des postes aux autres dirigeants, noyant les seconds dans ce qui deviendra le Mouvement. Il s’écoulera encore six ans, novembre 1942, avant que la Phalange ne voie son influence ruinée. Tant que l’Allemagne semblait devoir l’emporter, le Caudillo a utilisé habilement la rhétorique fasciste, qu’il abandonne progressivement après le débarquement allié en Afrique du Nord, après surtout la défaite de Stalingrad. La mue sera achevée en 1951, lorsque l’Espagne franquiste persuadera l’Amérique d’être le plus solide bastion contre le communisme.
Cette dérive vers un pouvoir personnel absolu, le philosophe la flaire dans les derniers jours de sa vie, comprenant trop tard-il n’est pas le seul- que le Caudillo n’envisage aucunement d’abandonner le pouvoir.
L’erreur d’Unamuno, erreur politique, a été de croire qu’il pouvait, en octobre 1936, condamner la Phalange sans encourir l’ire du Généralissime qui à ce moment-là s’appuie sur elle pour consolider son emprise.
Lors de la cérémonie du 12 octobre, il représentait le Caudillo, poursuit l’internaute. Erreur grossière. Le Généralissime est représenté par sa femme, assise au premier rang, au pied de l’estrade. Quant aux autorités civiles, religieuses et militaires, elles encadrent la première dame, le gouverneur civil, le gouverneur militaire, cependant que, sur l’estrade, l’évêque représente l’Eglise, pilier du nouveau régime.
Qui donc Miguel de Unamuno représente-t-il ? L’Université, et la plus prestigieuse, mais, plus encore, le monde intellectuel, avec un éclat d’autant plus vif que les artistes et les penseurs se comptent sur le doigts d’une main dans le camp nationaliste. Il sert, si l’on veut, de caution au régime en train de se constituer. On néglige qu’il s’agit d’une cérémonie académique, présidée par le recteur honoraire qui, ce jour-là, incarne l’autorité suprême. D’où sa place, sur l’estrade, face à Dona Carmen Polo de Franco, assis sous le portrait du Caudillo. On pouvait l’interrompre, l’insulter, le menacer, on n’aurait pas pu l’empêcher de parler, puisque le nouvel Etat lui rendait en quelque sorte hommage.
Trois forces se trouvent rassemblées dans le Paraninfo, l’Armée représentée par le gouverneur militaire et la femme du Généralissime, les modérés, monarchistes et républicains catholiques, la Phalange enfin qui hurle sa détestation des intellectuels et son mépris des autonomistes, basques et catalans.
Quant à l’Eglise, en la personne de l’évêque de Salamanque, elle fournit le ciment idéologique du franquisme.
Pleinement conscient du prestige dont il jouit dans le pays, de la force invisible qu’il incarne, Unamuno le dit non sans orgueil dans son intervention : « Contrairement à ce qu’affirme le proverbe, je suis prophète dans mon pays. » ; il n’a pas prémédité sa sortie, cédant à la colère, à la rage qui s’emparent de lui au fil des interventions haineuses des orateurs, pour la plupart Phalangistes. C’est moins un discours qu’une réaction d’humeur, l’expression de son écoeurement devant les insanités qu’il entend. Toute sa vie, il a donné libre cours à ses emportements et à ses foucades. Comment, ce jour-là, pourrait-il garder le silence ? En écoutant les diatribes des orateurs, il n’a cessé de marquer sa désapprobation, manifestant son impatience, si bien que l’auditoire s’attend à l’une de ces saillies dont il est coutumier : « Vous attendez tous ce que je vais dire… »
Reste la question technique posée par l’internaute : comment cette joute oratoire entre le militaire amputé, les Phalangistes déchaînés et le vieux prophète inspiré a-t-il pu nous parvenir ?
On en revient toujours à l’anachronisme qui consiste à donner au « camp franquiste » une unité qu’il n’avait pas dans la réalité. Dans l’assistance, combien de professeurs, collègues de Don Miguel, pour certains lecteurs et admirateurs de son œuvre, coincés à Salamanque par le déclenchement soudain d’une rébellion qu’un historien a qualifiée de « géographique » ? Contraints de donner des gages aux insurgés, ils rasent les murs, hurlent avec la foule, saluent le bras tendu pour, de retour dans leurs foyers, s’abandonner à leur amertume. Nul doute que ces républicains de cœur aient attendu avec espoir et anxiété la réaction de leur recteur honoraire. Habitués à exercer leur mémoire, à résumer un propos en des notes claires et synthétiques, ils ont dû être des dizaines à coucher sur la papier ce qu’ils venaient d’entendre. C’est d’ailleurs ce que le poète José Bergamin, catholique et républicain demeuré à Madrid durant toute la guerre, me confia à Paris, puisque c’est lui qui me fit, le premier, connaître le discours de son maître.
Il n’y a eu ni magnétophone ni téléphone portable de la dernière génération pour enregistrer et fixer l’événement, se lamente avec tartufferie l’internaute, absence qui lui permet d’en nier la réalité. Mais la multiplicité des témoignages, la similitude des propos rapportés, à d’infimes variantes près, interdit d’en douter.
Nous possédons par ailleurs des preuves irréfutables, à commencer par le témoignage écrit de la main du philosophe, son fameux testament retrouvé dans ses papiers. Il y fait explicitement référence à la teneur de ses propos et il désigne ceux que sa diatribe visait, les Phalangistes qu’il qualifie de fascistes.
Enfin, cette preuve décisive : la sanction prise à son encontre par le Généralissime qui le destitue de sa charge et le consigne à son domicile, le confiant à la garde des Phalangistes. En déplorant que le Caudillo l’ait démis sans l’avoir entendu, le philosophe n’oublie pas de désigner les responsables de sa disgrâce, la Phalange.
Dans la relative clémence de la mesure, on discerne l’embarras du Caudillo qui ne peut pas mettre en prison un vieillard connu dans le monde entier, qui ne désapprouve sans doute pas tout à fait sa sortie contre la Phalange dont il rêve lui-même de desserrer l’étreinte, mais qui, à ce moment-là, n’ose encore rien tenter puisque, derrière la Phalange, il y a l’ombre de l’Allemagne nazie et qu’il a un besoin pressant des armes et des conseillers techniques allemands pour l’emporter sur un adversaire déterminé, armé par la France, ensuite par Staline.
Puisque l’intervention d’Unamuno ne saurait être niée et que le montage fait par Edouard Bustin avec les différentes versions existantes semble aussi proche que possible de la réalité, on doit se poser la question : quel but l’internaute anonyme poursuit-il avec sa dénégation ?
J’attire l’attention sur les circonstances de la mort du philosophe dans la nuit du 31 décembre 1936, telles que l’internaute les rapporte. Il aurait rendu son dernier soupir en devisant de l’avenir de l’Espagne avec un jeune professeur phalangiste assis à son chevet. On retient l’image et on aperçoit l’intention dissimulée derrière la réfutation : Unamuno n’a pas pu s’en prendre à la Phalange dont il était si proche. Donc, la scène n’a jamais eu lieu !
On touche du doigt la manipulation, du reste habile car elle satisfait les gens de gauche (les franquistes ne peuvent former qu’un bloc de fanatiques assoiffés de sang, soudés par le culte de la Mort), tout en confortant les nostalgiques du fascisme (le philosophe ne s’en est jamais pris aux Phalangistes !)
La voix du vieil athlète écarte avec dégoût cette confusion : « Je n’aurais jamais cru que l’immonde Phalangerie –fille de la peur des nantis- atteindrait ce degré d’abjection. »
Immonde et abjection, rapproche-t-on ces mots de dégoût de l’image pieuse glissée par l’internaute, le vieillard expirant auprès d’un Phalangiste, s’entretenant avec lui du futur de l’Espagne, on aperçoit la signification cachée dans la négation de la scène. Il s’agit de dédouaner la Phalange, de blanchir la mémoire du fascisme.
Plus encore que dans la vie ordinaire, la prudence s’impose quand on consulte le web : il n’est que trop facile de glisser, mine de rien, une contrevérité, de l’envelopper dans des raisonnements apparemment solides, d’y ajouter une bibliographie suspecte.
Ces manipulations expliquent le choix que j’ai fait dans ce blog : réfléchir, argumenter, refuser l’émotion et le pathos, démonter plus que démontrer.
S’agissant de Miguel de Unamuno, je ne pouvais pas passer sous silence ce que je tiens pour une opération suspecte.
J’ai dit ce que son œuvre et sa pensée représentent pour moi, quelle dette j’ai envers celui qui, par bonds d’un extrême à l’autre, de paradoxe en défi, m’a appris à ne jamais me satisfaire des évidences, eussent-elles la pertinence de la rationalité et de la logique. La majorité des philosophes enseignent et développent leur pensée ; avec Nietzsche, avec Kierkegaard, avec Dostoïevski, Miguel de Unamuno stimule celle du lecteur, le pousse à abandonner ses certitudes, à courir de l’avant, toujours plus loin. Plus qu’un maître d’enseignement, il est un maître de vie.
Le courage de ce vieil homme qui, pour rester fidèle à ses convictions, ose défier la barbarie ; qui, qu’on s’en désole ou qu’on s’en réjouisse, le fait de l’intérieur du camp franquiste pour dénoncer les dérives fascistes et totalitaires- ce courage tranquille mérite l’admiration.
L’évocation de cet ultime combat déchaînerait-il des réactions passionnées et provoquerait-il des refus aveugles s’il n’éveillait en chacun de nous des échos profonds ? Les termes du débat engagé dans un climat de haine et de brutalité continuent d’agiter nos consciences.
Ce que dit, le 12 octobre 1936, ce vieil homme à bout de forces, le cri qu’il jette face à la mort, c’est un double Non, au totalitarisme marxiste, au totalitarisme fasciste, face et revers d’une seule médaille.
Michel del Castillo