REPONSE A UNE LECTRICE :
Le Grand Mufti de Jérusalem.
Suite au blog où je réagissais à un article de BHL, une lectrice m’a adressé un long message, évoquant l’antisémitisme du monde arabe incarné par celui qu’on connaît sous son titre de Grand Mufti de Jérusalem, Haj Amin Al Husseini, oncle de Yasser Arafat.
Au début de la II° Guerre Mondiale, ce dignitaire religieux d’origine palestinienne prit fait et cause pour les Nazis, se rendit à Berlin, rencontra Hitler, Goebbels, Eichmann, appelant, sans grand succès, les Arabes à combattre les Britanniques et à tuer tous les Juifs. En Yougoslavie, il leva une division SS composée de musulmans croates et albanais. Déclaré criminel de guerre en 1945, il séjourna en France, en Egypte, à Gaza avant de mourir oublié, mais non rejeté ni condamné par les instances palestiniennes.
Il y eut bien, entre 1935 et 1945, connivence entre une partie de la résistance palestinienne, notamment la famille Husseini, et l’idéologie raciste. J’en donne acte à ma correspondante.
Je rappelle que les appels à entrer en guerre contre les Alliés ne rencontrèrent que de faibles échos chez les Arabes ; ce n’est qu’en Yougoslavie que le Grand Mufti put recruter des troupes, 12000 hommes en tout.
Si ma lectrice évoque cette figure controversée, je ne pense pas que son choix soit tout à fait innocent. Il s’agit, à travers un cas particulier, de suggérer que, derrière la résistance palestinienne, se cache l’hydre fasciste, le spectre de l’antisémitisme génocidaire
Je conseille à ma correspondante de tourner son attention vers ce que les Anglais baptisèrent le groupe Stern, mouvement terroriste connu sous le nom de Lehi, lequel s’illustra par des attentats sanglants contre des civils arabes, commis pour semer la panique parmi la population palestinienne et précipiter son exode.
Je cite l’encyclopédie Wikipédia. « Entre 1940 et 1941, Lehi proposa d’intervenir dans la II° Guerre Mondiale aux côtés des Nazis dans le but d’obtenir leur concours pour chasser la Grande Bretagne de la Palestine sous mandat, offrant son assistance pour l’évacuation des Juifs d’Europe… » Des rencontres eurent lieu à Beyrouth entre le représentant du Lehi, Nattali Lubenchik, et un haut fonctionnaire nazi, Otto von Hentting. Le groupe sioniste minoritaire arguait que « des intérêts communs pouvaient exister entre l’établissement d’un ordre nouveau en Europe, en conformité avec les buts du combat des Juifs pour la création d’un Etat. »
Dans une région soumise à une colonisation aussi brutale que rusée, les deux camps nouèrent des alliances pas toujours limpides. A ce jeu trouble, Juifs comme Arabes se livrèrent pour obtenir des appuis, avec des considérations pas toutes condamnables. Hanté par la situation angoissante des Juifs de Pologne, Vladimir Jabokinsky, le chef du Lehi, se déshonorait-il en essayant de négocier l’émigration vers la Palestine de ses compatriotes menacés ? Ses calculs n’étaient pas seulement charitables: autant que le sort des Juifs de Pologne le préoccupait la démographie du Foyer National Juif. Les chiffres attestent de ce souci : de 83.000 en décembre 1918 la population juive passe à 650.000 en 1948.
Cette poussée de l’immigration explique en partie l’obsession du Grand Mufti de Jérusalem, désireux par tous les moyens d’arrêter ce flux. Or, jusqu’en 1941, la position des Nazis vis-à-vis du sionisme n’était pas très claire : voulant se débarrasser des Juifs d’Europe, pourquoi ne pas les inciter à s’installer en Palestine? solution que Haj Amin al Husseini voulait à tout prix éviter. On sait quel prix le Grand Mufti accepta de payer, jusqu’à se rallier à la solution finale.
Il y a loin d’une négociation trouble à une adhésion haineuse aux thèses raciales du national-socialisme. Je ne confonds pas les extrémistes du Lehi avec la dérive du Grand Mufti. J’éclaire le contexte où ces inquiétantes machinations se déroulèrent.
Idéologie nationaliste, le sionisme ne se confond pas avec le judaïsme, faut-il le rappeler ? Nombre de Juifs, parmi les plus éminents, refusèrent l’idée d’un Etat Juif, notamment ses justifications religieuses. Beaucoup critiquent vertement la politique d’Israël. Glisser de l’un à l’autre, traiter d’antisémite quiconque blâme ou critique la politique israélienne, c’est une malhonnêteté doublée d’une intimidation. Ma correspondante ne procède pas à cet amalgame, et je lui en sais gré.
En écrivant que, contrairement à moi, elle ne pense pas qu’Israël soit un Etat comme un autre, en évoquant la figure du Grand Mufti de Jérusalem, elle n’en distille pas moins un soupçon. Si je me livrais, moi aussi, à cette généralisation équivoque à propos du mouvement Lehi, j’aurais l’impression de tricher. Je m’y refuse.
Si ces extrémistes des deux bords démontrent quelque chose, c’est la complexité de la situation, la dureté des positions, la force d’une résistance arabe qui n’a pas désarmé, jusqu’à nos jours. Ils démontrent surtout l’influence des intrigues et des manœuvres occidentales, rendues plus cyniques aujourd’hui avec l’appât des richesses pétrolières.
J’accepte la correction de ma lectrice : Israël n’est pas un Etat comme les autres. Nous différons seulement sur le sens à donner à cette singularité.
Pour elle, il s’agit d’une entité quasi mystique, la Sion des Prophètes, entourée d’ennemis qui désirent sa mort. Vision spiritualiste assombrie par l’ombre de la Shoah.
Pour moi, la singularité d’Israël relève de la sphère du politique et appartient à une catégorie que nous, Français, connaissons bien : le colonialisme, ce qui se vérifie depuis ses origines.
Lorsque ma lectrice évoque les dérives du Grand Mufti, elle met le doigt sur la plaie. Vingt ans avant la création de l’Etat d’Israël, les musulmans de la région s’opposèrent à l’afflux des Juifs, voyant dans cette immigration le prélude à une colonisation en bonne et due forme. Amin Al Husseini combattit les Alliés et se tourna vers l’Allemagne parce que les Britanniques favorisaient cette immigration. Il choisit de souper avec le Diable dans l’espoir de chasser les Anglais et d’expulser ces masses de Juifs. Cette complicité ne lave pas pour autant la puissance mandataire de sa responsabilité. Reniant la promesse faite aux Arabes, les Anglais étendaient aux Juifs immigrés les tares de leur colonisation. Dès le début, le ver était dans le fruit.
L’Angleterre disposait à son gré d’une terre qui avait toujours appartenu à la mouvance de l’Islam et sur laquelle elle n’exerçait, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, qu’une tutelle. Elle partageait un sol sur lequel elle ne possédait pas le moindre titre.
Un quart de siècle avant la proclamation de l’Etat d’Israël, émeutes et soulèvements se succédèrent : 1920, 1929, la Grande Révolte de 1935 à 1939, avec leurs cortèges de victimes, avec, de la part des Britanniques, une répression impitoyable. A la fin de la guerre, les nations occidentales, bouleversées par la découverte de la Shoah, reconnurent l’existence de l’Etat hébreu. 800.000 Palestiniens prenaient bientôt le chemin de l’exil.
Comment les peuples musulmans auraient-ils accepté ce qu’ils avaient toujours refusé ? D’autant moins qu’ils ne se sentaient en rien responsables d’un génocide commis par un pays européen, sur le sol de l’Europe. La violence redoubla ; le martyrologue des Palestiniens commença avec le massacre de Deir Yassin pour ne plus cesser, Sabra et Chatila, Karameh…lieux que je rappelle, non pour accabler, mais pour éclairer un conflit qui dure depuis soixante-quinze ans.
Israël porte les stigmates du colonialisme, avec ses conceptions expansionnistes (le Grand Israël), avec ses justifications suspectes, avec ses cruautés et ses hypocrisies.
La hantise de nombre d’Israéliens s’explique par les contradictions de toute colonisation : se sentant minoritaires, ils refusent une laïcité républicaine qui donnerait la majorité aux Palestiniens d’origine musulmane. D’où cette bizarrerie : une démocratie aux fondements théocratiques. Que la Constitution puisse déclarer qu’Israël est un Etat démocratique et Juif, je m’étonne que nos Juifs laïcs ne s’en étranglent pas. Que diraient-ils si notre Constitution déclarait dans son préambule que la France est un Etat démocratique et catholique ?
Les Israéliens se trouvent dans la situation des pieds-noirs en Algérie, refusant le Collège unique dans la crainte de se retrouver minoritaires, situation psychologique que Sartre appelait la mauvaise foi. On affirme des valeurs universelles, mais on les bafoue chaque jour.
Cette mauvaise foi au sens sartrien, on la mesure avec l’emploi du mot démocratie, devenu un impératif catégorique. C’est peut-être le pire des régimes à l’exception de tous les autres, mais il devient une imposture dès lors qu’on distingue entre bonne et mauvaise démocratie en fonction des intérêts partisans. Les Palestiniens élisent démocratiquement des représentants du Hamas ; on emprisonne des députés, des ministres, jusqu’au président du Parlement. Il suffit d’agiter le mot terroriste et le tour est joué. La France traitait, elle aussi, les militants nationalistes algériens de terroristes, allant jusqu’à détourner un avion de ligne pour appréhender les chefs de la rébellion. Les Américains font de même en Irak, avec les résultats qu’on voit. Il existe une indécence démocratique.
Israël est la seule démocratie existant au Moyen-Orient, plaident les inconditionnels de l’Etat hébreu, il convient donc de le défendre, si l’on veut éviter le naufrage de nos valeurs. Pour mémoire, le Liban était aussi une démocratie, instable et fragile, et Israël ruine allègrement le pays, avec la bénédiction de l’administration américaine. Mais c’est le Hezbollah, parti gouvernemental représentant la moitié de la population libanaise, qui est accusé d’avoir déclenchée une guerre ayant nécessité des mois de préparation.
Ma correspondante renvoie dos à dos les deux camps ; elle oublie qu’ils ne sont pas de force égale, l’un jouissant de l’appui inconditionnel de la première puissance, la seule depuis la chute du communisme. Doté des armements les plus sophistiqués, disposant de la bombe atomique, Israël jouit d’une supériorité écrasante. Comment comparer ce qui ne peut pas se comparer ? Cette inégalité définit très exactement la mauvaise foi du colonialisme, empêtré dans sa graisse militariste. La supériorité de l’armée française face aux combattants du FLN remportait les mêmes amères victoires ; on entendait également les mêmes accusations. Le responsable de la poursuite des combats était l’Egypte de Nasser, c’est aujourd’hui l’Iran. Il y a toujours un défenseur de la cause arabe à la tête du complot ; on rêve de le décapiter, espérant ainsi assécher la résistance. Si l’existence de l’Union soviétique empêchait en 1956 d’abattre l’Egypte, on ne sait trop quelle force s’opposerait maintenant aux visées de Bush contre le régime de Téhéran. C’est ce vide qui fait le danger de la situation.
L’Iran profère des menaces scandaleuses contre Israël, il brandit le drapeau de la résistance. L’Etat hébreu s’imagine-t-il conjurer le péril en détruisant le Liban ? C’est précipiter les Arabes sunnites vers les chiites, les souder dans la haine. Piège, disent certains. Le mot importe peu, il reste la faute, incontestable. Céder à la provocation par une répression aveugle, c’est faire le jeu de l’adversaire. Mais ce piège est celui du colonialisme et de sa mauvaise conscience.
Lorsque ma lectrice glisse du rejet de l’Etat hébreu à l’antisémitisme racial, elle confond la politique et l’idéologie. Car pour peu amènes que nous semblent les dignitaires chiites, pour antipathiques que nous soient tous les fanatiques de l’islam radical, on ne trouverait pas chez eux l’ombre d’une idéologie aux fondements philosophiques. Ce sont des ignares, des obscurantistes, et ils ne diffèrent guère, quand on les regarde et les écoute, des ultra orthodoxes juifs, leurs cousins d’intolérance. Même leurs barbes et leurs imprécations ont un air de famille.
L’un des bons journalistes du Monde pose la question si l’Islam ne serait pas un totalitarisme. Ayant vécu mon adolescence dans l’Espagne de Franco, je peux répondre que le catholicisme d’Etat ne vaut pas mieux. Je n’ignore pas pour autant que le christianisme a été, en Espagne, une force de progrès durant plusieurs siècles, que ce sont les théologiens qui portèrent la condamnation la plus sévère du colonialisme, qui prirent avec véhémence la défense des Indiens exploités et spoliés, qui protestèrent contre l’existence des grands domaines dans les royaumes de Castille et d’Andalousie, prêchant un communautarisme paysan qui évoque le communisme.
L’existence des fanatismes dans l’univers musulman ne saurait davantage occulter le rôle civilisateur de l’islam. Les agressions de l’Occident, le crétinisme illuminé de Bush favorisent par réaction les crispations des fondamentalistes. Nous créons la haine dont le fanatisme se nourrit.
Il y a eu des antisémites (terme ironique quand il s’applique aux musulmans, eux-mêmes des sémites), il n’y a pas eu des massacres collectifs de Juifs dans les terres d’Islam. Puisqu’elle évoque le Grand Mufti de Jérusalem, je rappelle à ma lectrice que le sultan Mohamed V du Maroc, pays pourtant sous protectorat de la France, refusa obstinément de livrer ses Juifs au gouvernement de Vichy.
Je n’ai rien d’un idéaliste. Je ne dirai pas que les musulmans sont tous des anges. Je ne leur prête ni vices ni vertus exceptionnels. Ils appartiennent à la communauté humaine.
Par mes origines, je sais ce que je dois à leur civilisation.
Il reste ce fait, inacceptable : né de la colonisation, pion aujourd’hui de l’impérialisme américain, Israël commet toutes les fautes, tous les crimes que le colonialisme entraîne. Ses avocats, avec les meilleures intentions du monde, entretiennent l’ambiguïté qui marqua les origines de l’Etat hébreu, qui constitue son socle constitutionnel : la confusion dangereuse entre Juif et Israélien. On ne sait souvent pas sur quel pied danser, si bien que le glissement vers l’antisémitisme que ma correspondante suggère à travers la figure du Grand Mufti de Jérusalem risque à chaque instant de se produire. Je ferai seulement remarquer que c’est une question juive. Elle ne concerne les musulmans que de biais, par réfraction. Si les Juifs de la diaspora s’obstinent à défendre mordicus tous les errements d’Israël, ils ouvrent la porte aux pires dérives. D’où la distinction que je maintiens avec fermeté : Israël n’est pas tout le judaïsme, surtout pas le judaïsme français, né de la laïcité, enfant de la République, nourri des traditions issues des Lumières. Abandonner, avec le CRIF, cet héritage serait pis qu’une faute, un crime.
La réalité, pour la survie d’Israël, se trouve dans l’univers musulman auquel il appartient. L’alternative est entre la laïcisation de son état, le dialogue et la négociation avec ceux au milieu desquels il est appelé à vivre, et son inféodation à l’Amérique.
Choisir Bush contre ses voisins arabes est, à mon sens, suicidaire.
Michel del Castillo