LE JOUR DU DESTIN
" Une métaphore", dit Michel del Castillo en évoquant Le Jour du destin. Une métaphore, par définition transporte. Par elle, l'auteur nous conduit dans les couloirs secrets de l'Histoire. Peu importe le lieu ou le temps, les recoins des dictatures sont les mêmes : les procès n'en sont pas, les accusés sont forcément condamnés, la présomption d'innocence est ignorée, quand elle n'est pas moquée. Et quelle innocence d'ailleurs? Chacun l'a oubliée. Même Laredo, nouvellement enrôlé dans la police, ne peut sauver ses enthousiasmes de jeunesse. La lucidité ronge toutes les candeurs, et le nuancier des âmes n'offre finalement que des teintes sombres.
Certes Pared est un fasciste et et Puig un idéologue anarchiste, certes le second est la victime du premier, certes ils s'affrontent. Pourtant, au cours des interrogatoires, ils se retrouvent, et communient parfois dans leurs illusions perdues et dans une infime certitude : la politique, le pouvoir, comme passion et comme abîme, ne sont qu'un voile jeté sur une souffrance demeurée longtemps sourde ou inconsciente. Privés d'un souffle spirituel, les personnages sont incapables d'amour. Ils sont divorcés ou rejetés par leurs enfants, orphelins. Les seuls liens qui les unissent les uns aux autres sont ceux de la souffrance. Cette fraternité tragique, celle qu'ils n'ont pas choisie, ne peut les apaiser. Ils courent à leur perte et le savent. C'est ainsi que, semant la mort autour de lui, Pared finit par y aspirer pour lui-même, peut-être comme un beau geste, dans cette effroyable esthétique fasciste. La mort, alors, n'est pas une rédemption. Seul Puig entrevoit un rai de lumière lorsque, dans ses ultimes instants, il refuse sa haine à son bourreau. Mais il est trop tard. Tout est écrit. Justement. L'écriture est tendue à l'extrême, pour tracer ces trajectoires qui fusent vers leur fin ; livrant les personnages dans leur sécheresse, les dialogues claquent, ils sont comme des exécutions. Le phalangiste, l'inquisiteur, et les faces obscures parcouraient déjà les romans de Michel del Castillo - comme un écho autobiographique à la figure de son père. Cette pièce creuse ainsi le sillon de son oeuvre, et donne aux personnages qui l'habitent, chair et verbe. Parce que ces individus d'infamie interrogent l'humanité de chacun, parce qu'ils la pervertissent, ils la révèlent. En écho, résonnent les mots de Fitzgerald, évoquant les "objets mêmes de mon horreur et de ma compassion". Et Le jour du destin est tissé de nos ombres.
Clémence Boulouque, préface à l'édition "Le jour du destin" Collection des quatre-vents, l'avant-scène théâtre contemporain
Le jour du destin a été créé le 27 Août 2003 au théâtre Montparnasse (directrice : Myriam Feune de Colombi )
Mise en scène : Jean-Marie Besset et Gilbert Désveaux
avec :
Pared................Michel Aumont
Puig...................Christophe Malavoy
Martino..............Christian Bouillette
Laredo...............Loïc Corbery
Alonso...............Laurent Lafitte
Un prisonnier, un garde........Jamal Hadir
Décor : Alain Lagarde
Lumière : Franck Thévenon
Costumes : Thierry Delettre
Son : Patrick Vidal
Attaché de presse : Pierre Cordier