LA TUNIQUE D'INFAMIE
" (...) Del Castillo sonde, au plus profond, en lui-même, pour découvrir le gène inquisition qui empoisonne toujours notre sang, cette incurable et cruelle nostalgie de l'Un, bien plus vivace que l'amour.
Mais La Tunique d'infamie n'est pas un roman historique sur un inquisiteur, pas davantage la description sang et or, toujours complaisante, d'une Espagne des bûchers et des tortionnaires en proie à l'hystérie nationale-religieuse, traquant le juif converti sous le chrétien dévot, le musulman sous le morisque, la sorcière sous la femme, l'hérétique sous le lettré. Comme tous les romans de Michel del Castillo, celui-ci creuse, par l'écriture, le mystère d'une histoire singulière -qui suis-je ? - de telle façon qu'elle se mêle à l'histoire plurielle de ses lecteurs : que l'improbable "je" devienne enfin, dans le travail de deuil de la littérature, un "nous".
Dans cette recherche de soi inséparable de la perte - "je suis mort, répète l'écrivain, seule l'écriture me donne l'illusion de vivre", Dostoïevski représentait la figure d'identification la plus proche : il était "mon frère l'idiot", celui dont il est possible de partager l'humanité, la souffrance, le désordre et même les faiblesses et les lâchetés. Manrique, l'inquisiteur, appartient au pôle opposé, à la répulsion, à cette part d'Espagne que Del Castillo porte en lui comme une tare haïssable. Dialoguer avec ce qui vous est contraire, le laisser pénétrer en vous en l'imaginant, en faire un frère ennemi mais frère quand même, suppose davantage que de la lucidité : à force de vouloir comprendre son personnage, Del Castillo prend le risque de l'aimer.
D'où la tension, admirable et insupportable, qui, à la fois, meut ce livre et l'immobilise comme le ferait une crampe. Manrique - Michel del Castillo a repris le nom d'un inquisiteur célèbre mais qui vécut un demi-siècle avant son personnage, à l'époque de Charles Quint - est l'image même du fanatisme tranquille. Il ne cherche ni les plaisirs, ni l'argent, ni même le pouvoir. Il n'est animé ni par la haine ni par un quelconque ressentiment. Il aime la vérité, il pourchasse ceux qui croient pouvoir ruser avec elle ; en premier lieu les conversos, les juifs convertis de force, dont chacun soupçonne qu'ils ne sont pas, qu'ils ne seront jamais - question de sang, plutôt que de foi - de vrais chrétiens.
(...) Manrique est un adversaire redoutable ; sa dialectique est affutée, sa moralité irréprochable, son art de la question consommé. Placé par l'auteur en posture d'accusé, il a tôt fait de retourner la situation à son avantage et de mettre les certitudes de l'écrivain - les nôtres - à la torture. Par une belle et étrange dérive, sans cesse justifiée par une construction impeccable, l'écrivain et sa créature échangent leur rôle. Manrique devient l'auteur d'une fiction dont l'écrivain occupe la position du personnage. L'un est le roman de l'autre, la projection imaginaire d'une partie de sa réalité. Ils se toisent, ils s'évaluent, ils se comprennent, ils se méprisent, se exprimant ici tout à la fois la réflexion et la réciprocité. "Est-ce sa douleur qui m'oppresse ou la mienne que je lui refile ?", se demande le romancier.
Manrique, à la fin du livre, découvre ce qu'il s'est toujours caché et que sa foi ne pouvait admettre : il est juif, comme le sont, quand ils ne sont maures, la plupart des habitants de la région où il est né. "Son moi se désagrège sous ses yeux. De ce qu'il croyait être, rien ou presque ne subsiste. Que reste-t-il d'une vie menée dans le mensonge et dans l'aveuglement ?" La même question se pose pour le romancier.
(...) Rien n'est plus espagnol (...) que ce roman français. Rien, dans nos lettres, qui exprime avec une force telle l'abandon orgueilleux au destin.
Pierre Lepape, extrait de l'article "Le notaire du secret" paru dans Le Monde des Livres du 28 Mars 1997