IRAK :
LA DEROUTE DE L’OCCIDENT.
Le livre date de 2003, il s’intitule sobrement : « Irak, un échec de l’Occident. (1920-2003) ». Son auteur, Gema Martin Muñoz, une femme, enseigne la sociologie du monde arabe à l’Université autonome de Madrid. J’ignore si son ouvrage, pourtant indispensable pour comprendre, non seulement la situation en Irak, mais aussi en Occident, puisque le désastre politique, culturel et humain causé par la guerre anglo-américaine produit dans nos sociétés, dans nos esprits et dans nos cœurs des toxines de peur, d’angoisse et de haine, j’ignore si ce livre complet, fortement documenté, est disponible en français. Je n’en trouve pas trace et ne serais pas étonné qu’aucun éditeur français n’ait envisagé sa publication, faute peut-être d’en connaître l’existence.
1920 : si l’on veut comprendre quelque chose au terrorisme génocidaire de l’Occident, pour reprendre la forte expression de l’auteur, on ne doit pas quitter des yeux la toile de fond historique.
Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, les Britanniques taillent avec les défroques de l’empire ottoman une nation sur mesure, faite d’ethnies, de peuples, de cultures hétérogènes, qu’ils cousent grossièrement, offrant ce costume bigarré à une monarchie à leur dévotion. Kurdes, shiites, sunnites, sans compter dix autres minorités qui jusqu’alors cohabitaient pacifiquement devront se couler dans le moule que l’Occident appelle modernité, un état nation centralisé. De ce coup de force sortiront les révoltes et les guerres civiles qui, depuis soixante dix ans, ensanglantent l’ancienne Mésopotamie. Toutes les révolutions emprunteront à l’Occident- communisme, socialisme panarabe, islamisme ; Saddam Hussein et le parti baas n’auront qu’à revêtir à leur tour la livrée moderniste, écrasant la moindre velléité d’autonomie avec la complicité bienveillante des puissances occidentales. Car l’état moderne, cache pour Londres, Paris et Washington un double intérêt, économique et stratégique : contrôler et maîtriser les gisement pétrolifères, ses bénéfices ahurissants, contenir l’Iran.
Le dictateur Saddam remplira sa mission : le pétrole irakien continuera d’enrichir les grandes sociétés occidentales ; pour hâter la modernisation du pays, le régime de Bagdad, importera massivement des biens d’équipement…et des armes. Ce sera d’ailleurs son unique succès : grâce aux revenus du pétrole, l’Irak sort du sous-développement, forme des cadres, des ingénieurs et des techniciens par milliers, se dote d’un système de santé performant, ouvre des lycées et des universités. Laïque, la dictature favorise par ailleurs l’émancipation des femmes. On comprend que tant d’hommes politiques occidentaux, Français en tête, regardent avec sympathie ce régime, certes rude, mais, à leurs yeux, progressiste.
Pour complaire à ses amis et pour faire de son pays une puissance, Saddam lance son armée équipée par les Américains et les Français contre l’Iran des mollahs, déclenchant une guerre qui durera près de huit ans, fera près de 800.000 victimes, un million d’invalides, pour s’achever comme elle avait commencé. Israéliens et Américains s’arrangeront pour que le carnage dure le plus longtemps possible, armant en sous-main l’Iran. Qu’ils s’étripent et s’exténuent tous deux, voilà pour le raisonnement tactique.
Cette guerre épuisante sera pour Saddam le commencement de la fin, car, endetté, contesté par une population appauvrie, il commettra, persuadé de jouir toujours de la complaisance américaine, une erreur fatale en envahissant le Koweït. Première des guerres de l’Amérique contre l’Irak, celle de Bush senior, appuyée par une large coalition, dont la France de Mitterrand, puisque Saddam a violé le droit international en envahissant un pays membre de l’ONU. Les victimes irakiennes de ce conflit n’apparaîtront nulle part, ensevelies dans le sable du désert, écrasées sous les chars américains au long de ce qu’on a baptisé « la route de la mort ».
Première énigme que Gema Martin Muñoz éclaircit : alors que l’armée américaine se trouve aux portes de Bagdad, Bush arrête ses troupes, permettant à Saddam Hussein d’écraser avec une sauvagerie implacable la révolte des shiites. Explication : Washington tient les shiites, pour les alliés de l’Iran. Une fois de plus, le dictateur fait la sale besogne pour les Américains, assassinant, déportant, rasant les villages sous les yeux impavides des troupes de la coalition.
Depuis longtemps les « stratèges » israélo américains (Gema Martin Muñoz démontre la collusion des deux pays dont les services travaillent la main dans la main) caressent le projet d’un remodelage du Grand Moyen Orient, organisé autour de deux pôles, les monarchies vassales de Washington et le Grand Israël. Pour y parvenir, deux puissances doivent être anéanties, l’Irak et l’Iran, le petit Liban, démocratie multiconfessionnelle insupportable aux yeux des Israéliens, remis aux seuls chrétiens, la Syrie isolée tombant d’elle-même dans la mouvance occidentale. Ce que la guerre n’a pas réussi, le blocus devra l’achever.
Durant près de douze ans, on affamera le peuple irakien, on ramènera son économie, selon le formule de l’un des Secrétaires d’Etat de Clinton, « à l’âge préindustriel ». Près d’un demi million d’enfants mourront de faim, de maladies diverses, faute de soins et de médicaments. Lorsqu’un journaliste posera la question à Madeleine K. Albright si la chute de Saddam, devenu dans les médias occidentaux « le nouveau Hitler », valait un pareil prix, elle réfléchira un court instant avant de répondre : « Tout bien pesé, je crois que oui, ça valait la peine. » Faut-il préciser que l’embargo sur l’Irak a été maintenu contre l’avis des instances internationales, malgré toutes les concessions faites par Saddam Hussein ? Faut-il rappeler que nombre d’ « intellectuels » français ont approuvé ce scandale ?
Les mensonges cyniques, les manipulations, les fausses preuves, les inspections truffées d’agents de la CIA, les pressions brutales exercées sur les uns et sur les autres pour rejoindre la coalition anglo-américaine et pour voter les sanctions au Conseil de Sécurité, ce livre nous rappelle les péripéties de ce feuilleton sinistre. Quant au camouflage idéologique pour justifier la seconde guerre et l’occupation de l’Irak, les grands mots de démocratie, de liberté, le pathos missionnaire, main sur le cœur, prières et cantiques, il laisse, quand on lit ce livre, une impression d’écoeurement. Une photo résume cette ignominie : celle de Tony Blair en Irak, serrant dans ses bras un enfant irakien et souriant de toutes ses belles dents, oubliant les centaines de milliers d’enfants morts de faim pendant l’embargo.
Le programme a été en partie rempli: réduit en cendres, sa société démantelée, ses peuples dispersés et dressés les uns contre les autres, son patrimoine culturel anéanti et pillé, son économie exsangue, l’Irak titube au bord de la guerre civile. Si ce désastre ne suffisait pas, le spectre du terrorisme a fourni à l’administration Bush le prétexte pour piétiner le droit international, assassinant une liberté qu’il prétend incarner, entreprise que Tony Blair a fait plus qu’appuyer, prêtant main forte à l’anéantissement d’un peuple.
La seconde partie du projet a échoué, l’installation à Bagdad d’un gouvernement aux ordres des Américains. C’est, dans tout le pays, un refus viscéral de l’occupation étrangère, avec le déchaînement d’une violence enragée, avec, bien entendu, le cortège des représailles, des arrestations arbitraires, des tortures et des assassinats. La question n’est plus : que faire ? Mais : comment sortir de ce piège ? Un échec de l’Occident, ainsi que l’indique le sous-titre du livre ? Le mot échec semble faible.
Deux ombres hantent le récit de Gema Martin Muñoz, le terrorisme, notion vague et fluctuante qu’on ne cesse d’accoler à l’islam, créant une assimilation de type raciste, la Palestine humiliée, harcelée et réduite à des ghettos où s’entasse une population misérable. Deux poids deux mesure ? Il n’y a ni poids ni mesure, Israël jouissant d’une totale impunité.
L’auteur fait un sort aux confusions sémantiques qui mélangent allègrement fondamentalisme, islamisme, radicalisme islamiste et terrorisme. Elle démontre que le fondamentalisme sert le plus souvent de police idéologique aux plus corrompus et aux plus favorables à l’Occident des régimes, notamment à l’Arabie Saoudite et à l’Egypte, qui puisent dans cet ordre moral une légitimité illusoire. Le fondamentalisme devient ainsi la façade de respectabilité qui permet aux gouvernements détestés de se maintenir au pouvoir, tout comme l’Eglise servait à Franco de paravent. C’est d’ailleurs de la révolte contre cette hypocrisie qu’est sorti Ben Laden, que sortent ses émules, en majorité des Saoudiens. Ils ont commencé par lutter contre les Soviétiques en Afghanistan, aidés et encouragés par la CIA, ils se sont ensuite retournés contre leurs protecteurs américains. Ce sont des enragés qui font de la violence contre l’Occident une arme politique, mais ils ne sortent pas du moule islamique, quand même ils se réclament de la religion. Nihilistes exaspérés par le cynisme de l’Occident, ils incarnent les maladies infantiles du gauchisme. Qu’ils soient musulmans n’explique pas plus leur combat que le catholicisme n’explique la fureur des paysans espagnols dressés contre l’invasion napoléonienne, pas plus que l’orthodoxie ne rend compte des attentats des populistes contre le tsarisme et ses symboles. Nous restons dans le politique, Gema Martin Muñoz le rappelle avec force, tordant le cou au cliché pernicieux qui fait de chaque musulman un islamiste, donc un terroriste. Elle montre aussi ce que cet essentialisme- musulman, l’Arabe est un fanatique, donc un terroriste qui s’ignore- tend à occulter : la situation intolérable des peuples arabes, leur exploitation et leur humiliation, quand il ne s’agit pas de leur destruction pure et simple. Elle débride la plaie qui produit cette gangrène, l’alignement aveugle de Washington sur les positions israéliennes, l’appui inconditionnel apporté aux pires dérives de l’état hébreu. Un nébuleux et dangereux prophétisme qui fait du judaïsme et du christianisme l’unique réalité spirituelle du Moyen Orient et qui prêche le choc des civilisations pour légitimer ses pires égarements.
En tant que Français, on voudrait se réjouir de la lucidité de nos gouvernants qui ont su résister aux pressions et aux menaces américaines. On n’oublie pas pour autant que la politique pro-arabe de la France n’a jamais abandonné ses intérêts, ni négligé ses marchés, souvent au prix de la plus élémentaire morale.
A la veille d’élections qui vont, pour longtemps, influencer les choix du pays, on redoute les conséquences d’un alignement sur les thèses messianiques du Pentagone. On le sent à chaque page de ce livre : pour éloignés qu’il nous semblent, le Proche et le Moyen Orient habitent nos villes. Il n’y a pas deux mondes, ni deux civilisations étrangères l’une à l’autre : il n’y a qu’un monde comme il n’existe qu’une seule humanité. Nos destins sont liés.
De cet Orient si proche, une guerre mondiale peut surgir, si les peuples ne mettent pas un frein aux délires de Bush et de ses émules. (Qu’on pense à l’Iran, cible privilégiée de l’équipe Bush ; qu’on écoute la petite musique de la fanfare militaire qui déjà se fait entendre ; qu’on prête l’oreille aux murmures de la propagande.)
Le sentiment populaire l’a flairé qui, dans toute l’Europe, s’est dressé contre cette croisade sanglante. Mais on a vu, en Espagne, en Grande-Bretagne, comment un gouvernement pouvait faire fi de son opinion.
On répète que les Français ne s’intéressent qu’aux affaires domestiques. Pourtant, à l’heure de désigner un Président, on espère qu’ils se rappelleront qu’ils ne sont pas seuls, qu’ils restent, qu’ils le veuillent ou non, solidaires; que la France n’a jamais été plus fidèle à elle-même et à son Histoire que lorsque ses desseins dépassent les limites de l’hexagone.
Michel del Castillo
Pour ceux qui comprennent et lisent l’espagnol, je rappelle ce livre essentiel : « Iraq, Un fracaso de Occidente(1920-2003), » de Gema Martin Muñoz, Tusquets Editores, Barcelona, 2003.