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Le Blog de Michel del Castillo
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C’était un débat d’une hostilité sourde. Plus que deux visions de notre société s’opposaient deux tempéraments, ironique et mordant l’un, Eric Zemmour, torrentueux et déclamatoire le second, Edwy Plenel. Parmi les thèmes abordés, celui de la nation, de son histoire et de son passé. Dans des envolées confuses, Plenel invoquait Edouard Glissant qu’il qualifiait non seulement de poète, ce qui se comprend, mais encore de » grand philosophe », qualificatif bizarre. A l’appui de sa thèse, Plenel citait deux concepts du poète, racines et relations, désignant deux manières d’être au monde. L’une, les racines, serait fermée, mesquine, sentant le rance et le moisi, ouverte et généreuse l’autre. C’est toujours ce los à l’échange, au métissage et au brassage, qui tient lieu de pensée à la bobosphère, sorte de catéchisme progressiste assaisonné de trotskysme. Non que l’idée soit fausse, loin de là, mais, en l’érigeant en impératif catégorique du progressisme, on la dénature, confondant allègrement patriotisme et nationalisme. Or, si le nationalisme constitue bien une pathologie sociale et politique, l’internationalisme a, lui aussi, engendré des maladies mortelles. Autant de guerres au bilan de la Nation que d’invasions et de massacres au nom du progrès et de la liberté. Faut-il oublier que les armées de Napoléon exportèrent dans toute l’Europe le pillage et la destruction en se réclamant des idéaux de la Révolution ? Que le colonialisme français, sous le noble prétexte d’apporter à des populations arriérées la lumière et le progrès, fut d’abord de gauche ? Aucune place, à la télévision, pour la nuance et la réflexion, et je n’aurais gardé de la dispute qu’une impression confuse, avec tout de même le souvenir d’une remarque de Plenel, une remarque jetée en passant, d’une voix chuchotée. Le journaliste s’étonnait que Zemmour garde le droit de défendre de telles positions sur une chaîne de la télévision publique. Une de ces phrases qui, dans le feu de la discussion, passe inaperçue mais qui, lorsqu’on y repense, glace le sang. Elle signifie, cette remarque lâchée du bout des lèvres, venue pourtant des profondeurs, qu’il n’existe aucune place, dans l’espace public, pour l’opinion dissidente. Il y aurait une vérité officielle, seule admise et tolérée dans l’agora démocratique. Cela flaire bon son trotskysme sectaire et ce n’est pas très réjouissant. J’aurais oublié cette discussion comme j’oublie tant d’autres incidents si l’âge ne m’avait conduit dans une clinique d’une ville voisine de mon domicile. J’y fus accueilli par un médecin noir d’une compétence évidente, sé un de ces hommes qui s’imposent avec une autorité naturelle. Je me surpris à m’interroger : était-il antillais ou d’origine africaine ? Comment, par quels détours avait-il échoué dans cette province oubliée ? Ce sont des questions de romancier. Conduit ensuite dans la salle de radiologie, j’étais reçu par un docteur au teint cuivré, au regard de braise, aux cheveux de jais, qui me traitait avec une attention douce. Un hindou ? Un pakistanais ? Lorsque l’examen fut terminé, il m’aida à me redresser et, voyant que la blouse dont on m’avait recouvert n’était pas boutonnée, laissant mon dos à découvert, il la reboutonna avec ce commentaire : « Je n’aimerais pas montrer mes fesses à tout le monde. – Dans un hôpital, lâchai-je d’un ton résigné. – Justement, rétorqua le radiologue. J’essaie de traiter les autres comme j’aimerais qu’on me traite moi-même. – Il n’est pas fréquent d’entendre de tels propos…- C’est bien dommage ! « conclut-il en m’aidant à m’asseoir dans le fauteuil roulant et en posant sa main sur mon épaule. De retour dans ma chambre, alors que le soleil se couchait derrière les toits de cette ville de l’Est, je repensai au débat entre Plenel et Zemmour. Vieillard partagé entre l’Espagne et la France, j’étais examiné, soigné par un médecin noir dont chaque geste, chaque mot inspiraient confiance, radiographié avec attention par un homme sage, d’une humanité bouleversante, qui venait peut-être de l’Inde, du Pakistan ou du Népal, et ils avaient tous deux échoué là, parmi ces coteaux et ces plaines qui ont vu tant d’envahisseurs déferler sur la France, qui renferment tant de charniers oubliés. Ces rencontres, c’est peut-être ce que ce que, citant Glissant, Plenel entendait par relation, ce brassage de populations, ce mélange. Pourquoi en voyant et en écoutant ces deux médecins, m’étais-je interrogé sur leurs origines respectives, pensant que l’humanité déconcertante du radiologue n’était peut-être pas sans rapport avec une certaine sagesse hindoue comme cette impression de puissance tranquille pouvait s’enraciner dans l’Afrique ? Tout naturellement, j’avais glissé de la relation à la racine. Tout homme vient au monde enraciné. Il appartient à un climat, à une lumière, il s’imbibe à son insu d’une musique primitive qui scandera chacune de ses réactions, du berceau au tombeau. On ne peut pas séparer la racine de la relation parce que les premières relations, décisives, les parents, la famille, les copains, les amis, nos maîtres, ces relations sont aussi nos racines. Que cet univers borné éclate et s’ouvre avec l’âge, c’est l’évidence, et que cet élargissement enrichisse la personnalité, je le crois. Faut-il pour autant rejeter les racines et bafouer cet héritage des siècles ? C’est aller vite en besogne. C’est surtout assécher et réduire la personnalité. D’un point de vue juridique et légal, nous étions sans doute, ces deux médecins et moi-même, Français, moi davantage peut-être, puisque né d’un père français. Nous étions pourtant bien plus que notre citoyenneté. Nous portions en nous des horizons plus vastes. Personne, dans ma longue vie, ne m’a jamais pris pour un Suédois et je n’aurais pas davantage confondu le chef de clinique avec un Norvégien, ni le radiologue avec un Allemand. Nos personnes, nos masques, trahissaient nos racines qui, plus qu’une apparence, étaient aussi une manière d’exister. Alors que, couché dans mon lit, je regardais le soleil se coucher derrière les toits de cette ville de l’Est de la France, une part de moi savait que l’heure viendrait-elle de fermer à jamais mes yeux, mourrait avec moi l’enfant qui, à Madrid, levait les yeux vers un ciel trop pur, d’un bleu étincelant. Toute mon existence, je l’ai passée en France, écrivant en français, publiant des livres destinés d’abord à un public français. J’ai souffert, aimé en français. Qui, parmi ces milliers de lecteurs m’ayant permis de vivre, ignore que je ne suis pas seulement français et qu’un stoïcisme venu de Cordoue, des profondeurs andalouses, habite ma phrase comme elle anime mon souffle ? A vouloir séparer les racines des relations, on procède à une amputation. « Yo ya no soy yo/ Ni mi casa es ya mi casa. », gémissait Lorca. Notre moi habite plusieurs demeures. Il y a au fond de nos mémoires un vieux logis perdu, un jardin délaissé et nous percevons en nous l’écho d’une musique lointaine, ce chant de l’enfance. C’est cette richesse que Plenel oubliait avec la sécheresse dogmatique du théoricien.
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Un écrivain, cher Claude, a les lecteurs qu’il mérite ou, plutôt, qu’il ne mérite pas, tant ils le surpassent. Par un simple message de quelques lignes, vous m’avez rappelé à moi-même, à mon obscure fidélité, à la vague honte aussi, sinon de mes reniements, à tout le moins de mes refoulements. Vous le faites avec une délicatesse qui m’a bouleversé, vous interdisant, écrivez vous, de me contraindre à la moindre explication, à une quelconque justification, et de vous exposer vous-même en murmurant que, vaguement catho, d’origine marrane, vous vous définiriez comme agnostique, ce qui vous ôterait le droit d’exiger de moi le moindre éclaircissement. Vous me rappelez l’humble prière de celui qui chuchote : « Domine, non sum dignus… ». Et il demande la parole qui le guérira de sa honte. Sans en avoir l’air, vous me contraignez à rompre le silence, car votre question remue en moi trop de choses tues, un secret devenu inavouable, même à moi-même. Il vous a suffi pour m’obliger de pointer deux pages de Mon frère l’Idiot, ce long dialogue avec celui qui me sauva du naufrage, Dostoïevski. C’était à l’automne 1953, à Saint Sébastien, où je venais d’échouer à bout de forces, dans un état de misère que j’ose à peine évoquer, misère sale, haillonneuse et famélique. Je ne possédais rien, ce qui s’appelle rien, plus même de quoi me payer une de ces chambres sordides dont j’étais, depuis des années, le familier loqueteux, un SDF si vous voulez, mais un SDF qui n’avait pas une tanière où cacher sa honte. Fiévreux, grelottant, trempé par une pluie qui ne cessait de dévaler avec une sorte de rage, un véritable déluge, j’allais à la dérive, condamné à errer sans but dans cette ville solennelle. Deux mois plus tôt, j’avais songé à mettre un terme à ces divagations hallucinées en me jetant dans l’Ebre, à Saragosse. Bien entendu, j’avais échoué dans ma tentative ridicule, ne récoltant qu’une double pneumonie qui, elle, avait bien failli m’emporter. Je fus sauvé par un jeune médecin inconnu, appelé à la rescousse par la propriétaire de la pension où je me terrais. Je le devine plus que je ne le revois, debout devant ce lit où je frissonnais. Il fixait sur moi un regard horrifié, répétant : « Il n’a vraiment personne ? Aucune famille ? Personne qu’on puisse appeler ? », Cependant que la tenancière se lamentait : « S’il meurt chez moi, qui va régler les frais des obsèques et du cercueil ? » Si j’en avais eu la force, j’aurais peut-être souri. Et, devant ce tableau qu’il contemplait avec ébahissement, prenant dans ses mains les deux livres posés sur une chaise, au chevet de mon lit, Le Gay Savoir de Nietzsche et Les frères Karamazov de Dostoïevski, il demandait d’une voix effrayée : « Vous avez lu ces livres ? », visiblement dépassé par ce spectacle : une jeune homme mince et sombre de peau, râlant dans un lit, abandonné de tous et ne possédant en tout que ces deux livres énigmatiques. Il venait, finit-il par lâcher, de toucher les premières doses d’un médicament américain dont on disait qu’il opérait des miracles, la pénicilline. Il allait l’essayer sur moi. Une semaine plus tard, j’étais debout, exténué mais guéri. Stupéfait par la puissance de ce médicament dont il ignorait à peu près tout, le jeune médecin revenait me voir chaque jour, s’asseyait au pied de mon lit, m’interrogeait, écoutait avec incrédulité le récit de ma vie. Comment est-ce possible ? semblait-il se demander, découvrant ce que la guerre avait fait de certains êtres, pensant aussi à son pays dévasté, moralement détruit. Il y avait, dans ses yeux, la vieille et magnifique douleur de l’Espagne, une sidération métaphysique : comment en sommes-nous arrivés là ? Par quelle aberration ? Ce fut lui qui m’incita à partir pour Saint-Sébastien et à tenter de gagner la France, réglant ma pension et me payant le billet de train. A Saint Sébastien, j’étais arrivé au bout de mon voyage, ne sachant, dans ma déréliction, vers où ni vers qui me tourner. Telle une bête traquée, je déambulais sans but. Cela ne se raconte pas, cher Claude. On n’ose même pas se reposer de peur d’être surpris par la police, on continue d’avancer, encore et toujours. On ne ressent plus la faim qui n’est qu’un léger vertige, une griserie peuplée de rêves incohérents. Les jambes se dérobent, la tête vous tourne, l’estomac se tord, la bouche se dessèche. C’est comme ça que j’ai fini par entrer dans cette église de la vieille ville. Je ne dirai pas que j’ai prié. Mes paroles sonnaient comme autant de blasphèmes. « Tu as dit, frappe et on t’ouvrira etc. Si Tu existes, manifeste-toi. Sauve-moi. » Je ne demandais pas, je ne suppliais pas; entre deux sanglots, j’exigeais. Avais-je la foi ? Croyais-je en Celui vers qui je me tournais avec une fureur exaltée ? Je l’ignore, Claude. Je n’avais personne à qui m’adresser, personne, comprenez-vous ces mots ?
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Il n’est ni dans mon caractère ni dans mes habitudes de manquer de respect envers mes contradicteurs. Trop enclin à penser qu’il y a dans toute réfutation une part de vérité, intimement persuadé de la bonne foi de mes interlocuteurs, j'entre dans leurs raisons, bonnes ou mauvaises. Mais comment réagir lorsque les arguments avancés défient l’entendement ? Etablir un parallèle entre la situation de l’Espagne en 1936, justifier l’intervention en Lybie en mettant en avant la politique de non-intervention acceptée avec résignation par le gouvernement de Léon Blum, cette comparaison me semble à ce point incongrue que je me trouve désarmé pour répondre à une argumentation dépourvue de tout bon sens. Une remarque purement géographique : le soulèvement militaire avec la guerre civile qui allait s’ensuivre se passaient aux frontières de la France, éveillant chez ses gouvernants la vieille hantise de l’encerclement. L’Allemagne nazie à l’Est, l’Italie fasciste au sud-est, l’Espagne enfin : un enfant de six ans comprendrait l’obsession de cet étau et la tentation de tout faire pour garder, derrière les Pyrénées, un pays ami. Au-delà des proximités idéologiques, il existait des motifs stratégiques pour souhaiter le triomphe du gouvernement légitime de l’Espagne. Aider la République espagnole était se prémunir contre tout danger venu du Sud, s’accorder une respiration. Peut-on comparer la situation avec celle de la Lybie qui, pour autant que je sache, ne se trouve pas à nos portes et ne représente aucun danger direct ? Pour arriéré et anachronique qu’elle fût, l’Espagne de 1936 appartenait à l’Europe. L’une des plus anciennes nations du continent, son histoire glorieuse et chaotique restait imbriquée dans celle des autres nations européennes. On y trouvait de nombreux et très influents partis politiques, des syndicats puissants, toutes sortes d’associations religieuses et civiles, des personnalités éminentes, des philosophes, des écrivains, des scientifiques et des penseurs, un tissu social dense et serré. Qui oserait prétendre qu’il en va de même en Lybie où, en dehors du dictateur et de son clan, on n’aperçoit aucune force organisée, si ce n’est l’islam? Au point de vue politique, le gouvernement de Léon Blum se trouvait devant un coup d’état militaire fomenté contre un gouvernement qu’il pouvait considérer comme ayant été régulièrement élu, ce qui lui conférait une légitimité difficilement contestable. Aider la République à se défendre c’était voler au secours de la légalité. Ceux qui, en Lybie, se dressent contre une dictature vieille de près de quarante ans peuvent difficilement se prévaloir d’une légitimité autre que celle, respectable, tout à fait justifiée, de s’affranchir d’une tyrannie devenue insupportable. On peut avec raison souhaiter le succès de cette révolte, on peut l’aider à résister et à vaincre. On ne saurait pour autant la justifier en droit international.
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Répondant au blog que j’avais consacré à la censure après la condamnation d’Eric Zemmour, une lectrice conteste mon opinion en avançant deux arguments, l’un purement légaliste, l’autre politique autant que moral. Il y a une loi, plaide-t-elle, (la loi dite Gayssot) et elle s’impose à tous, Eric Zemmour compris. Je ne suis pas très sûr que le chroniqueur ait enfreint cette loi ni qu’il se soit rendu coupable de racisme, malgré sa condamnation. Discutables, excessifs, ses propos ne peuvent être taxés de racisme qu’en étendant le terme jusqu’à viser des intentions. Surtout, le rappel que la loi s’applique à tous tend à sacraliser une disposition juridique, à mettre une majuscule à la place d’une minuscule de circonstance. Les lois se font et se défont au gré des circonstances et des évolutions des mentalités. Il serait fastidieux de rappeler ici toutes celles qui, au fil des siècles, ont été transformées, changées, abolies. Telles qui paraissaient hier coulées dans le bronze de la morale publique nous semblent aujourd’hui odieuses, barbares. Même le châtiment suprême a pu être aboli après un âpre débat, tout comme a été abolie la loi qui condamnait l’avortement, attentat suprême contre la vie. Depuis Rousseau, nous devrions savoir que le Droit n’est ni intangible ni sacré mais l’expression d’un Contrat que la société passe avec elle-même, et que cet accord peut à tout moment être remis en cause. Il est piquant d’observer que des gens de gauche, des progressistes n’ayant, au cours des siècles, cessé de revendiquer l’abolition de droits absurdes ou scandaleux se réfèrent à une Loi intangible, au nom, il est vrai, des Droits de l’Homme. La condamnation du racisme fait partie de ce socle moral de la gauche sans que le terme en soit clairement précisé et défini, imprécision qui produit un malaise dont chacun peut mesurer les effets pervers. Plus les uns tendent à l’élargir, plus une vaste couche de la population se cabre et se roidit.
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Des révoltes et des révolutions |
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Parce que les troubles qui agitent l’Afrique du Nord me touchent intimement, j’y reviens pour établir une distinction entre ces différentes révoltes. Rien d’étonnant qu’elles soient parties de la Tunisie, pays le plus évolué, avec une société civile instruite, avec aussi une tradition d’ouverture au monde. Malgré ses dérives despotiques et mafieuses, le régime de Ben Ali, il faut lui rendre cette justice, avait su conserver les acquits du bourguibisme, condition de la femme, refus du fondamentalisme sectaire, instruction publique. Il sautait aux yeux que cette société évoluée, aux affûts des évolutions du monde, finirait par soulever et jeter le couvercle qui l’empêchait de s’épanouir, et il ne fallait pas être un prophète pour sentir que le mouvement partirait des couches les plus jeunes, ces centaines de milliers de diplômés voués au chômage. L’écart devenait criant entre les aspirations de ces jeunes sous-payés, sous-qualifiés, et les possibilités qui leur étaient offertes. De manière ironique, Ben Ali a été victime du succès de la politique définie par Bourguiba, ce radical socialiste. Pouvait-il en être autrement alors que, pour avoir une chance de réussir, une Révolution doit s’appuyer sur une classe moyenne capable de la penser ? C’est aussi ce qui permet, s’agissant de la Tunisie, de se montrer optimiste. Dans tout le Maghreb, c’est le seul pays susceptible d’accoucher d’une démocratie libérale, une fois les sursauts des plus radicaux amortis. Seule, la Tunisie peut espérer stabiliser sa Révolution, la canaliser, pour peu qu’elle réussisse, privée de ressources, sans autre atout que son talent, à renouer avec le développement économique. S’il est une nation, dans tout le Maghreb, qui mériterait de recevoir une aidé massive et désintéressée, c’est bien la Tunisie. Car pour le pouvoir, le problème reste entier : Comment assurer des débouchés à une vaste jeunesse munie de diplômes ? Comment contenir le chômage ? Comment élever le niveau de vie des plus pauvres sans pour autant ruiner la croissance ? Ces défis sociaux décideront de l’avenir. Ou le nouveau régime réussit et la démocratie parlementaire en sortira raffermie, ou il échoue, et les apprentis dictateurs finiront par s’emparer du pouvoir. Rien de tel en Egypte où, depuis près de quarante ans, l’armée gouverne en même temps qu’elle dirige l’économie. S’il existe, dans les grandes villes, une classe moyenne ouverte et cultivée, il y a, dans la campagne, une masse écrasante de paysans misérables dont les revendications ne peuvent être que violentes, anarchiques. De ce fardeau de misère, le pays ne pourra se soulager, si bien que le plus probable est que l’armée, cachée derrière des pantins qu’elle contrôlera, continuera de tenir les rênes, lâchant juste assez pour amadouer la bourgeoisie citadine, réprimant les mouvements sociaux des campagnes. Ce ne sera peut-être plus la dictature affairiste de Moubarak, mais ce sera un régime autoritaire assaisonné de libertés formelles. Je peux bien sûr me tromper. Mais je doute fort que ce pays fortement peuplé, divisé entre une minorité tolérante et cultivée et une majorité de fellahs illettrés, plongés dans la misère la plus révoltante, je doute que l’Egypte échappe à la grande peur des bien pensants. Pour la Lybie enfin, que dire sinon qu’on se heurte au vide ? Pas même l’embryon d’une bourgeoisie. Ni syndicats, ni partis politiques, ni associations représentatives, le Grand Frère a fait le vide autour de lui. Qui, si le sous-sol ne recelait du pétrole en abondance, se soucierait de ce désert pierreux ? Qui, à moins de s’appeler BHL, oserait s’aventurer à déchiffrer l’énigme de ces étendues brûlées par un soleil implacable ? Qui peut dire ce que pensent et veulent ces tribus éparpillées sur ces étendues lunaires ?
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