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RACINES ET RELATIONS PDF Imprimer Envoyer
C’était un débat d’une hostilité sourde. Plus que deux visions de notre so­ciété s’opposaient deux tempéraments, ironique et mordant l’un, Eric Zem­mour, torrentueux et déclamatoire le second, Edwy  Plenel. Parmi les thè­mes abordés, celui de la nation, de son histoire et de son passé. Dans des envolées confuses, Plenel invoquait Edouard Glissant qu’il qualifiait non seulement de poète, ce qui se comprend, mais encore de » grand philosophe », qualificatif bi­zarre. A l’appui de sa thèse, Plenel citait deux concepts du poète, racines et re­lations, désignant deux manières d’être au monde. L’une, les racines, serait fermée, mesquine, sentant le rance et le moisi, ouverte et généreuse l’autre. C’est toujours ce los à l’échange, au métissage et au brassage, qui tient lieu de pensée à la bobosphère, sorte de catéchisme progressiste assaisonné de trots­kysme. Non que l’idée soit fausse, loin de là, mais, en l’érigeant en impératif catégorique du progressisme, on la dénature, confondant allègrement patrio­tisme et nationalisme. Or, si le nationalisme constitue bien une pathologie so­ciale et politique, l’internationalisme a, lui aussi, engendré des maladies mor­telles. Autant de guerres au bilan de la Nation que d’invasions et de massacres au nom du progrès et de la liberté. Faut-il oublier que les armées de Napoléon exportèrent dans toute l’Europe le pillage et la destruction en se réclamant des idéaux de la Révolution ? Que le colonialisme français, sous le noble prétexte d’apporter à des populations arriérées la lumière et le progrès, fut d’abord de gauche ?
Aucune place, à la télévision, pour la nuance et la réflexion, et je n’aurais gardé de la dispute qu’une impression confuse, avec tout de même le souvenir d’une remarque de Plenel, une remarque jetée en passant, d’une voix chucho­tée. Le journaliste s’étonnait que Zemmour garde  le droit de défendre de telles positions sur une chaîne de la télévision publique. Une de ces phrases qui, dans le feu de la discus­sion, passe inaper­çue mais qui, lorsqu’on y repense, glace le sang. Elle signi­fie, cette remarque lâchée du bout des lèvres, venue pourtant des profondeurs, qu’il n’existe au­cune place, dans l’espace public, pour l’opi­nion dissidente. Il y aurait une vérité officielle, seule admise et tolérée dans l’agora démocratique. Cela flaire bon son trotskysme sectaire et ce n’est pas très réjouissant.
J’aurais oublié cette discussion comme j’oublie tant d’autres incidents si l’âge ne m’avait conduit dans une clinique d’une ville voisine de mon domicile. J’y fus accueilli par un médecin noir d’une compétence évidente, sé un de ces hommes qui s’imposent avec une autorité naturelle. Je me surpris à m’interroger : était-il antillais ou d’origine africaine ? Comment, par quels dé­tours avait-il échoué dans cette province oubliée ? Ce sont des questions de romancier.
        Conduit en­suite dans la salle de radiologie, j’étais reçu par un docteur au teint cuivré, au regard de braise, aux cheveux de jais, qui me traitait avec une attention douce. Un hindou ? Un pakistanais ? Lorsque l’examen fut terminé, il m’aida à me redres­ser et, voyant que la blouse dont on m’avait recouvert n’était pas boutonnée, laissant mon dos à découvert, il la reboutonna avec ce commentaire : « Je n’aimerais pas montrer mes fesses à tout le monde. – Dans un hôpital, lâchai-je d’un ton résigné. – Justement, rétorqua le radiologue. J’essaie de traiter les au­tres comme j’aimerais qu’on me traite moi-même. – Il n’est pas fréquent d’entendre de tels propos…- C’est bien dommage ! « conclut-il en m’aidant à m’asseoir dans le fauteuil roulant et en posant sa main sur mon épaule.
De retour dans ma chambre, alors que le soleil se couchait derrière les toits de cette ville de l’Est, je repensai au débat entre Plenel et Zemmour. Vieillard partagé entre l’Espagne et la France, j’étais examiné, soigné par un méde­cin noir dont chaque geste, chaque mot inspiraient confiance, radiographié avec attention par un homme sage, d’une humanité bouleversante, qui venait peut-être de l’Inde, du Pakistan ou du Népal, et ils avaient tous deux échoué là, parmi ces coteaux et ces plaines qui ont vu tant d’envahisseurs déferler sur la France, qui renferment tant de charniers oubliés.
 
Ces rencontres, c’est peut-être ce que ce que, citant Glissant, Plenel enten­dait par relation, ce brassage de populations, ce mélange. Pourquoi  en voyant et  en écoutant ces deux médecins, m’étais-je inter­rogé sur leurs origines res­pectives, pensant que l’humanité déconcertante du radiologue n’était peut-être pas sans rapport avec une certaine sagesse hindoue comme cette impression de puis­sance tranquille pouvait s’enraciner dans l’Afrique ? Tout naturellement, j’avais glissé de la relation à la racine.
Tout homme vient au monde enraciné. Il appartient à un climat, à une lu­mière, il s’imbibe à son insu d’une musique primitive qui scandera chacune de ses réactions, du berceau au tombeau. On ne peut pas séparer la racine de la rela­tion parce que les premières relations, décisives, les parents, la famille, les co­pains, les amis, nos maîtres, ces relations sont aussi nos racines. Que cet univers borné éclate et s’ouvre avec l’âge, c’est l’évidence, et que cet élargisse­ment enrichisse la personnalité, je le crois. Faut-il pour autant rejeter les racines et bafouer cet héritage des siècles ? C’est aller vite en besogne. C’est surtout as­sécher et réduire la personnalité.
D’un point de vue juridique et légal, nous étions sans doute, ces deux mé­decins et moi-même, Français, moi davantage peut-être, puisque né d’un père français. Nous étions pourtant bien plus que notre citoyenneté. Nous portions en nous des horizons plus vastes. Personne, dans ma longue vie, ne m’a jamais pris pour un Suédois et je n’aurais pas davantage confondu le chef de clinique avec un Norvégien, ni le radiologue avec un Allemand. Nos personnes, nos masques, trahissaient nos racines qui, plus qu’une apparence, étaient aussi une manière d’exister. Alors que, couché dans mon lit, je regardais le soleil se coucher derrière les toits de cette ville de l’Est de la France, une part de moi sa­vait que l’heure viendrait-elle de fermer à jamais mes yeux, mourrait avec moi l’enfant qui, à Madrid, levait les yeux vers un ciel trop pur, d’un bleu étince­lant. Toute mon existence, je l’ai passée en France, écrivant en français, publiant des livres destinés d’abord à un public français. J’ai souffert, aimé en français. Qui, parmi ces milliers de lecteurs m’ayant permis de vivre, ignore que je ne suis pas seulement français et qu’un stoïcisme venu de Cordoue, des profon­deurs andalouses, habite ma phrase comme elle anime mon souffle ? A vouloir séparer les racines des relations, on procède à une amputation. « Yo ya no soy yo/ Ni mi casa es ya mi casa.[1] », gémissait Lorca.
 Notre moi habite plusieurs demeures. Il y a au fond de nos mémoires un vieux logis perdu, un jardin délaissé et nous percevons en nous l’écho d’une musique lointaine, ce chant de l’enfance. C’est cette richesse que Plenel oubliait avec la sécheresse dogmatique du théoricien.
 
Ce pourrait être anecdotique, c’est d’une actualité brûlante. Ce qui est en cause, ce que le débat tentait de cacher, c’est le désarroi d’un très vieux peuple qu’on dépouille petit à petit de son passé, et qui refuse de mourir dans l’abandon. Un pan après l’autre, des forces obscures démolissent la vieille mai­son pour bâtir des cités rationnelles, ouvertes à tout vent. Le projet se veut ra­dieux. Il s’appelle ouverture, mondialisation, libre concurrence. C’est, nous di­sent les pro­moteurs, inéluctable. On ne peut pas faire marche arrière. Nous sommes condamnés à courir de l’avant, si nous ne voulons pas mourir d’anémie pernicieuse. Tous partis politiques confondus, syndicats et journalis­tes, la bobosphère en son entier, tout ce qui parle, débat, écrit, tous abondent dans le même sens. Il y a des exceptions ? Certes. Mais elles sont aussitôt vili­pendées, insultées, traitées de rétrogrades ou de fascistes. Ce n’est plus une po­litique, c’est une théologie du libre marché.
Comment s’étonner que ce soient les plus pauvres, les plus démunis, les millions de laissés pour compte qui résistent ? Depuis des décennies, ils paient le plus lourd tribut, s’enfonçant dans une survie indigne. Ils voient leurs en­fants condamnés au chômage, leurs anciens voués à la soupe populaire. Obéis­sant au plus enraciné des réflexes, ils se tournent vers l’Etat qui, dans leur es­prit, incarne la Nation. Ils découvrent que le roi est, non seulement nu, mais impuissant et que les nouveaux maîtres habitent  Bruxelles ou Wall Street. Mé­dusés, ils assistent à la valse des milliards, ils voient les banquiers dilapider leurs économies, ils regardent les grands patrons empocher des bonus insensés. Alors qu’ils comptent sou à sou pour boucler les fins de mois, ils entendent les donneurs de leçons leur expliquer qu’ils se trompent en s’abandonnant à des nostalgies suspectes et que l’unique remède est de courir plus vite, toujours plus vite. Vers où ? se demandent-ils. Dans quel but ?
Pourquoi Marine Le Pen s’épuiserait-elle à parler quand les bobos par­lent si bien pour elle ? Ils ne devraient pas s’étonner de voir lever la moisson qu’ils sèment. Car, dans le maelstrom d’une mondialisation sauvage, dans cet ouragan qui laisse une majorité à l’abandon, comment s’étonner qu’on rêve de retrouver le jardin perdu, ses odeurs et ses parfums ? Réactionnaires, ces millions de Français parmi les plus pauvres, racistes ou xénophobes, ces laissés pour compte ? S’ils n’étaient que malades, au bord de l’épuisement, fatigués de s’entendre traiter de fascistes ou « de gros cons » parce qu’ils ont l’impudence de regretter la patrie perdue ? Quel autre moyen pour eux que de crier Non ?
Nous assistons à la fin d’un monde, celui de l’abondance et du crédit, celui de la consommation débridée, du gaspillage des ressources. Nous nous trouvons à la croisée des chemins. C’est cela, une crise, une alternative. Et parce que la France a été faite par ses rois, puis par les révolutionnaires, autant dire par l’Etat, les Français se tournent tout naturellement vers l’Etat, lui demandant de les protéger. Ici, la distinction gauche droite n’est d’aucune utilité pratique, puisque PS et UMP sont d’accord sur l’essentiel, la poursuite d’une course qui ne mène nulle part. Seuls les accents changent, la défense des fonctionnaires, du service public, le vieux fonds socialiste, ou la croyance en un retour à la croissance par le jeu de la libre concurrence, dogme qui s’est écroulé sous nos yeux avec la crise financière. Ce n’est pas la France qui vacille, c’est le monde entier.
Qui se souvient du modèle japonais encensé il y a seulement vingt ans et présenté comme devant être notre horizon indépassable ? Qui croit encore à la solidité de l’empire américain, étouffant sous le poids de sa dette, géant obèse paralysé par sa graisse ? Qui se demande encore ce qu’il arrivera lorsque la Chine s’éveillera ?  Tout le paysage est bouleversé, nous ne reconnaissons plus rien. Dans toute l’Europe, on assiste au même mouvement de repli. Le senti­ment d’impuissance et de déréliction produit un rêve de sécurité primaire. On aura beau injurier les électeurs du Front National, on criera en vain au fas­cisme. Rien n’arrêtera cet élan si on ne prend pas la peine de réfléchir, de mar­quer une pause, de comprendre ce qui se cache derrière ce besoin d’enracinement et de protection. Une réaction ? Certes. Il y a des réactions sa­lutaires et la Résistance fut une réaction contre le relâchement et la résignation. Fascisme ? Chacun sait bien que non, pour peu qu’il réfléchisse honnêtement.
Les peuples renoncent à tout, sauf à leur identité. En 1808, les paysans espagnols se soulevaient contre l’invasion et l’occupation des armées napoléoniennes qui prétendaient leur apporter la Lumière et la Liberté. Dans tous les sens du mot, l’insurrection était réactionnaire, animée par le clergé, et lors du retour à Ma­drid de Ferdinand VII, le Désiré, monarque sanguinaire et sournois, les habi­taient l’accueillirent en criant : « Vivent nos chaînes ! » Plutôt la tyrannie et l’Inquisition, que les réformes éclairées d’un gouvernement étranger. Après la publication du manifeste de Brunswick, ceux-là mêmes qui craignaient et dé­testaient la terreur jacobine partirent aux frontières pour défendre la Patrie me­nacée.
Il y a des aspects réactionnaires dans la rhétorique du Front National, il y a de la xénophobie, sans doute aussi du racisme. Il n’y a pas que cela. Il y a d’abord un refus de la mondialisation, telle que les plus pauvres la subissent. Il y a l’exigence d’une réaffirmation de la politique. Il y a la revendication sociale d’une justice qui tourne le dos à une vision purement financière de la société. On y trouve le refus d’une Europe technocratique soumise au marché. C’est ce mélange qui est détonnant. En face, on ne trouve rien, des recettes éculées, des dogmes périmés, une langue morte. C’est sur ce vide et cette impuissance que les armées du Front National progressent, inexorablement. Se focaliser sur l’émigration, c’est ne rien voir. La xénophobie existe, certes, mais elle sert d’abcès de fixation, cachant les véritables enjeux. Tant qu’on réduira le Front National au rejet de l’étranger, au nationalisme étroit, tant qu’on agitera cet épouvantail, son influence ne cessera de s’étendre. Ce que démontre son suc­cès, c’est la mort du politique chez un peuple essentiellement politique. Per­sonne n’aura autant fait pour son succès que Nicolas Sarkozy qui avait réussi à capter une part de son électorat pour ensuite le bafouer et le trahir. Lui aussi s’était lourdement trompé sur le sens de ce vote, croyant naïvement qu’il ex­primait seulement le refus de l’étranger. Il a ignoré sa dimension sociale. Il paira le prix de son aveuglement. Il le paie déjà. Personne non plus ferait mieux pour parachever son triomphe que les socialistes, englués dans une langue molle, sans nerf ni consistance.
Racines, relations, ce qui, en France, les lie les unes aux autres, c’est la justice, ce vieux rêve depuis Saint Louis jusqu’à Saint-Just. Non pas une justice distributive, ni du care ,  ce terme grotesque, mais de l’égalité devant la Loi. Les bobos se consolent avec la formule éculée : « Le Front National pose les bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses. » Il se trouve qu’il pose les questions que des millions de Français se posent et que les autres hommes po­litiques ont renoncé à poser. C’est ainsi que les révolutions surviennent.
 

Michel  del  Castillo
 

[1] « Je ne suis plus moi / Ni mon foyer ma maison. » Federico Garcia Lorca.

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Commentaires
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claude  - Attention! Pourquoi la vraie gauche des USA respec     |93.28.47.xxx |2011-04-26 17:04:24
Permettez moi avant tout de vous souhaiter bonne santé. Je sais que je ne suis
pas le seul à désirer que vous restiez encore un bon bout de temps avec nous,
voire même d´arriver à lire ce prochain livre dont vous vous demandez si vous
aurez la force de l´écrire

Je tombe sur votre dernier article RACINE ET
RELATIONS juste quelques heures après revoir le documentaire américain INSIDE
JOB dans un ciné de Barcelona. Sujet: la crise financière de 2008. Un vrai
polar, bien plus passionnant qu´une quelconque fiction

Nous y voyons DSK à 2
reprises. Une pour affirmer qu´il avait averti les grands de la finance aux US
du risque de catastrophe, vers 2006 ou 2007. "Tout va bien, et vos soucis
sont ssans fondement". La deuxième pour commenter, visiblement accablé,
que les plus démunis sont ceux qui payent les pots cassés de ces folies
monumentales
Le documentaire souligne fortement la différence entre les
m...
Pablo  - L'amputation de la mémoire   |79.85.173.xxx |2011-05-09 02:38:43
Ce soir j'ai envie de retenir ceci:
"A vouloir séparer les racines des
relations, on procède à une amputation."
"Il y a au fond de nos
mémoires un vieux logis perdu", tout ça me rappelle la distinction qui est
faite par un écrivain andalous entre la mémoire, l'histoire, et
l'identité.

J'aimerais vous inviter à regarder
cela:
http://www.youtube.com/watch?v=tvUEBKevCbI
C 'est un vent de conscience
qui souffle à nouveau sur les terres arides de l'Andalousie, Antonio Manuel
Rodriguez, un homme conscient (il y a plusieurs vidéos de la conférence).

No
se si te lo has leido, pero te lo aconsejo "La huella morisca. El al-Andalus
que llevamos dentro" de Antonio Manuel RODRIGUEZ.
lynette  - Créolisation   |88.176.22.xxx |2011-05-13 10:27:09
Votre article est très vrai, la relation ne peut se construire qu'à partir
d'un lieu, d'une racine. C'est précisément le sens d'un des aspects de la
pensée d'Edourd Glissant, ainsi que des penseurs de la créolité qui insistent
sur la nécessité de préserver la mémoire des identités d'origine africaine
et caraïbe des peuples antillais. La perte de mémoire, la dilution de
l'identité n'aboutit finalement qu'à la domination d'un modèle dominant, et
c'est aussi à cela qu'il faut résister pour que la diversité du monde soit
préservée.
C'est bien parce qu'Edouard Glissant est un philosophe que sa
pensée ne peut être synthétisée en deux mots. Pleynel, qui connaît
parfaitement ses oeuvres, le sait, mais le débat, à la télé, n'est pas
philosophique.
Bien à vous
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