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Répondant au blog que j’avais consacré à la censure après la condamnation d’Eric Zemmour, une lectrice conteste mon opinion en avançant deux arguments, l’un purement légaliste, l’autre politique autant que moral. Il y a une loi, plaide-t-elle, (la loi dite Gayssot) et elle s’impose à tous, Eric Zemmour compris. Je ne suis pas très sûr que le chroniqueur ait enfreint cette loi ni qu’il se soit rendu coupable de racisme, malgré sa condamnation. Discutables, excessifs, ses propos ne peuvent être taxés de racisme qu’en étendant le terme jusqu’à viser des intentions. Surtout, le rappel que la loi s’applique à tous tend à sacraliser une disposition juridique, à mettre une majuscule à la place d’une minuscule de circonstance. Les lois se font et se défont au gré des circonstances et des évolutions des mentalités. Il serait fastidieux de rappeler ici toutes celles qui, au fil des siècles, ont été transformées, changées, abolies. Telles qui paraissaient hier coulées dans le bronze de la morale publique nous semblent aujourd’hui odieuses, barbares. Même le châtiment suprême a pu être aboli après un âpre débat, tout comme a été abolie la loi qui condamnait l’avortement, attentat suprême contre la vie. Depuis Rousseau, nous devrions savoir que le Droit n’est ni intangible ni sacré mais l’expression d’un Contrat que la société passe avec elle-même, et que cet accord peut à tout moment être remis en cause. Il est piquant d’observer que des gens de gauche, des progressistes n’ayant, au cours des siècles, cessé de revendiquer l’abolition de droits absurdes ou scandaleux se réfèrent à une Loi intangible, au nom, il est vrai, des Droits de l’Homme. La condamnation du racisme fait partie de ce socle moral de la gauche sans que le terme en soit clairement précisé et défini, imprécision qui produit un malaise dont chacun peut mesurer les effets pervers. Plus les uns tendent à l’élargir, plus une vaste couche de la population se cabre et se roidit.
Ma lectrice invoque ainsi la morale pour affirmer que tout ne peut pas être dit ou écrit, propos qui justifie la censure. Il y aurait des propos qui, parce qu’ils bafouent la dignité humaine, doivent être interdits. Et de citer Céline et ses pamphlets, effectivement révoltants. Nous sommes de la sorte renvoyés à la littérature. Je veux dire à ma correspondante que, tout comme elle, je suis révulsé par ces libelles. Il se trouve seulement que, même dans cette infamie, le génie de l’écrivain éclate, s’impose avec une puissance écrasante. Il n’y a pas un bon et un mauvais Céline. Il y a un seul homme, un seul style, une seule langue. L’homme était fou, à tout le moins dérangé, comme peuvent être tenus pour fous Sade ou Lautréamont, l’écrivain, lui, reste incomparable, le plus grand, l’unique génie véritable, inventeur d’une langue, créateur d’une musique syncopée, proche souvent de l’hallucination, une fausse vraie langue parlée, suite d’onomatopées, de cris et de hurlements, de stridences qui écorchent l’oreille. Personne avant lui n’avait imposé au français de pareilles torsions, aucun auteur n’avait avec tant de rage piétiné, désarticulé le beau style, aucun écrivain n’avait non plus su traduire avec une telle force la barbarie de notre siècle, son inhumanité, son absurdité grotesque. Le Voyage au bout de la Nuit est, malgré le temps écoulé, un tremblement de terre, un tsunami qui ébranlent et jettent bas les œuvres policées, le stylé coulé, ce grand rêve de l’harmonie formelle poursuivi par Flaubert, un autre dément. Auprès de ce chef d’œuvre inclassable, sorte d’idole barbare, toute littérature paraît fade. Céline a dévasté la littérature française. Habité d’un rire sardonique, son œuvre ne laisse debout aucun de nos livres polis, elle ridiculise toutes ces fines analyses qui font la gloire de la tradition littéraire française. Il existe un avant et un après Céline. Si des armées de petits marquis des lettres ont imité et caricaturé Proust, étirant leurs phrases, les décorant de guirlandes, les gavant de métaphores délicates, multipliant les parenthèses et les incidentes, personne n’a su imiter Céline. Sa langue n’a servi qu’à lui parce qu’elle était, non son cerveau, non sa sensibilité, mais son corps écorché, ses nerfs mis à nu. Il n’y a pas un style Céline, il y a sa respiration haletante, son soufflé brisé, sa colère impuissante. Il y a ce rire énorme et grinçant d’Un château l’autre, épopée grotesque et tragique. Il y a ses pamphlets aussi qui, dès qu’on pense aux moments où ils furent écrits, provoquent la nausée. Il y a la haine démentielle des Juifs, les appels au meurtre, les accusations les plus insanes. C’est révoltant, c’est insupportable. Plus insupportable que la dérive désespérée du Voyage ? Plus révoltant que l’horreur inimaginable des tranchées de la Somme où, dans la boue, des millions d’hommes se décomposèrent et, parmi ces lémures, l’écrivain lui-même ? De cet indicible, de cet au-delà des mots, de ce cauchemar hanté de spectres égarés, ont surgi les hurlements syncopés, les injures, les cris, l’immense rire de folie, la dérision de la belle langue, des tirades policées, des délicatesses d’esthètes planqués, de toute cette comédie bouffe de l’arrière, avec ses tirades patriotiques, son lyrisme abject. Oui, Céline était cette haine sans objet, cette démence, cette douleur immense, trop vaste pour lui, trop lourde pour chacun de nous. Il était le cynisme amer de ceux qui ont pourri dans la vase, au milieu des rats et des excréments, sous une pluie incessante d’obus, parmi les hurlements des blessés et l’odeur de la chair putréfiée. Il était ce rire vengeur, ce sarcasme enragé. Il était notre siècle. Il s’en prenait aux Juifs au moment où, désarmés, ils étaient persécutés, traqués, entassés dans des trains roulant vers la mort ? Il s’en prenait à tous, aux Chinois, aux bourgeois, et, même, j’ai cherché longtemps ceux qu’il visait, aux Narbonoïdes, ces radicaux-socialistes bedonnants et rougeauds, épris de nobles tirades. Il s’en prenait à l’humanité en son entier, trop lourde à ses yeux de fantôme halluciné. Il faut, Madame, interdire de lire ses pamphlets au nom d’une saine morale ? Pourquoi ne pas interdire ce qui a produit Céline, l’amoralité abjecte, la sottise, l’universelle veulerie ? Je ne défends pas Céline, il se défend très bien tout seul. Son œuvre plaide pour lui. Je défends la littérature. Et qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, ses pamphlets sont aussi de la littérature. Michel del Castillo
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