Michel Houellebecq :
La chanson du désenchantement.
8 septembre 2005.
L’énormité du succès, le dynamisme irrésistible de la machine commerciale, l’hystérie médiatique, comment parler du dernier roman de Michel Houellebecq sans céder à la pression ? Une seule voie, mais étroite : la littérature.
Je souhaite que la chose soit claire : je tiens MH pour un authentique écrivain. L’extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, un bon tiers de Plateforme, autant de titres qui suffiraient à lui assurer une place importante dans la littérature française contemporaine. Je savoure son humour dissolvant ; je partage son mépris baudelairien d’une société déréglée, cachant son amoralisme derrière des déclamations humanitaristes ; j’accepte sa description distancée d’un Occident à la dérive.
On comprend dès lors ma gêne devant une œuvre, La possibilité d’une île, qui me cause, non seulement une déception, mais, plus grave, une irritation, presque de la colère. D’un autre que MH, cette déconvenue ne tirerait pas à conséquence. Il arrive aux plus grands de se fourvoyer. Mais dans ce cas, il s’agit moins d’un ratage que d’un dérapage. Comment ne se poserait-on pas la question : ces glissements étaient-ils inscrits dans les livres précédents ou sont-ils la rançon d’un succès commercial et médiatique qui fait de l’auteur un produit de marketing, un paquet de lessive ? La réponse n’est pas simple.
Faisant la part de l’écrivain, faut-il accepter les élucubrations nébuleuses, les provocations calculées, les vaticinations métaphysiques ?
Ses anciens camarades ne se trompent pas en dénonçant ses dérives droitières, mais, romancier de son temps et de sa génération, comment Houellebecq ne réagirait-il pas contre la tartufferie collective ? C’est son rôle, je dirai même sa mission.
Dans cette crise de civilisation où l’obsession du déclin alimente une colère diffuse, on ne s’étonnera pas de retrouver tous les ingrédients qui ont fait la pire cuisine des années 30. MH n’est en rien responsable de cette dérive. Il se contente de dresser le constat d’une faillite. Il le fait avec pertinence et acuité. Tout au plus peut-on regretter que, pour mieux condamner, il force ici le trait. Par cette outrance seulement, on doit considérer son dernier roman avec circonspection.
Les convictions personnelles de MH ne m’intéressent pas. Je dis seulement que le terreau dans lequel son attitude esthétique prospère est enrichi d’une très sale fumure dont je reconnais d’autant mieux l’odeur que je l’ai respirée de très près. Sans doute Houellebecq est-il préservé de ces dérives par son humour et par son autodérision. Pas plus que Jean-Jacques Rousseau n’est responsable de la Terreur, l’auteur des Particules élémentaires ne l’est de l’air du temps. On peut comprendre son nihilisme. D’autres avant lui ont porté sur l’époque une condamnation tout aussi dure.
Pour s’en tenir au roman, la critique sociale et politique d’un Kundera n’est pas moins radicale, pas moins acerbe et corrosive. Jamais elle ne succombe aux sirènes de l’irrationnel. C’est une pensée, non une pose ou une attitude. Dans La possibilité d’une île, il arrive trop souvent que le ricanement de la négation se complaise dans la provocation. Il s’agit moins de désespoir ou de rage que d’une volupté de rapetissement. Rien de plus éloigné du rire kunderien qui fortifie, tonifie, guérit des illusions lyriques. Mais c’est aussi que l’ironie de Kundera se déploie à l’intérieur du récit, sourd de la situation, alors que les plaisanteries grasses de MH restent, dans son denier roman, plaquées sur le récit. Simple question de technique ? Non pas. Pour un romancier, accorder la primauté à la complexité du vivant ou au simplisme de la thèse n’est pas un choix de style : c’est, qu’on le veuille ou non, un choix moral.
Il suffit de se remémorer L’extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires pour prendre conscience du dérapage. Dans ses deux premiers livres, MH s’accrochait au récit qui parlait de lui-même. Chaque fois, il partait de la description d’un milieu social, révélant avec acuité l’imposture d’une modernité qui, derrière ses discours humanitaristes, derrière son laxisme et sa permissivité, dissimule une violence insupportable. Cette dénonciation implacable faisait l’originalité de son talent. Jérôme Garcin n’avait pas tort d’évoquer à son propos Balzac : on trouvait chez MH ce même réalisme visionnaire, cette manière brutale de dévoiler les coulisses d’un théâtre de l’hypocrisie. Or, si l’on trouve dans son dernier roman cette critique acerbe de la modernité – l’univers des magazines féminins, la tyrannie de la jeunesse, l’exaltation de la force et de la beauté, le mépris des vieillards, des faibles et des éclopés- on y trouve aussi, hélas, des élucubrations ambiguës, des divagations aussi mornes que suspectes. Ce plaquage rend le livre, non seulement ennuyeux, mais indigeste. C’est ce second livre bizarrement ajouté, surajouté ? au premier qui cause mon malaise et mon irritation
Une partie de la critique française répète, à propos de MH, l’adjectif intelligent. Le romancier a oublié d’être bête, c’est l’évidence. Mais on pourrait en dire autant de tous les grands romanciers. Dostoïevski ou Balzac n’étaient pas idiots. En quoi ce constat nous aide-t-il à saisir l’originalité de leur talent ? M H mérite mieux que ces truismes.
Comme dans ses deux premiers romans, on observera que, dans La possibilité d’une île, le schéma intellectuel précède la peinture du caractère. Isabelle, c’est autant l’univers des magazines féminins, décrit au vitriol, qu’une femme singulière, condamnée par cette religion de la jeunesse qu’elle a longtemps servie. On se trouve, on ne le remarque guère, devant une littérature idéologique et, même, totalisante. Ce qui empêche certains critiques et beaucoup de lecteurs de discerner l’à priori de l’idéologie, c’est que, purement négative, elle tourne en dérision toutes les idéologies politiques, toutes les croyances et toutes les religions. Alors que, dans les précédents livres, les personnages dévoilaient l’idéologie dont ils n’étaient que les marionnettes inconscientes, le modèle idéal se montre ici au grand jour. C’est, n’en déplaise à beaucoup, la faiblesse du livre. Il y a de l’illusionnisme dans cet escamotage du vivant derrière l’idée. On se retrouve dans le roman à thèse, le plus imbécile de tous les genres.
MH fabrique très adroitement un produit qui capte les fluctuations de l’air du temps. C’est un baromètre qui resterait bloqué aux seules variations dépressionnaires. Ni embellie ni anticyclone.
Bien des écrivains ont bâti leur œuvre sur ce pessimisme définitif. On a cité Céline, ce qui est un contresens. Que serait Céline sans le style, sans cette musique syncopée, d’une invention époustouflante ? Les courtisans de MH doivent bien l’admettre : la langue de leur idole, percutante dans l’autodérision et dans la caricature, cette langue n’invente rien. C’est la rengaine du désenchantement.
Faut-il chercher l’intelligence littéraire dans la vision ? Mais la myopie ne produit pas non plus une vision intelligente. Au sens étymologique, lecture intérieure, on admettra que Dostoïevski fait de l’animal humain une lecture autrement complexe, autrement riche, autrement vaste et contrastée. On pourrait en dire autant de Balzac, de Dickens ou de Tolstoï
Parce qu’il cite Schopenhauer, certains critiques s’ébahissent. N’est-ce pas le signe d’une haute culture, partant d’intelligence ? Thomas Mann a tiré de Schopenhauer une musique subtile et savante. Dans ses grands romans, il joue de la décadence et de la ruine, sans que l’appareil théorique se laisse voir ou sentir. La fluidité de la narration, le clair-obscur des personnages, la violence de leurs contradictions, on mesure tout ce qui sépare l’intelligence organique de la parodie. C’est d’ailleurs bien ainsi que MH avançait dans Les particules élémentaires, embusqué derrière son récit, et cette retenue faisait la puissance de son livre. Dans le dernier, la voix de l’auteur recouvre, écrase le roman.
Je défie tout lecteur cultivé de lire jusqu’au bout, sans sombrer dans l’ennui, les pages que MH consacre à la secte des élohistes, à Vincent, avatar du prophète assassiné, à la description, plate et insipide, de la réunion de Lanzarote. De quel autre écrivain supporterait-on un tel salmigondis ?
Je passe sous silence les poèmes, d’une niaiserie qui serait touchante si elle n’était d’abord ridicule.
MH est intelligent, très intelligent dans sa perception des courants qui agitent notre civilisation. Ce mérite lui restera d’avoir, le premier, dévoilé l’imposture des attitudes libertaires ; d’avoir révélé la violence insupportable qui se cache derrière le laxisme et la permissivité qui font notre modernité ; d’avoir montré, concrètement, les ravages de ce que Jean-Claude Guillebaud a appelé la tyrannie du désir. Ce n’est pas un mince éloge.
Faut-il pour autant accepter les dérives de son dernier roman ? Son talent vaut mieux que cette parodie. S’il s’affuble du masque de l’humoriste à succès, du bouffon qui distille à bon escient ses provocations calculées, du scénariste qui pousse le scandale jusqu’aux limites de l’écoeurement, pourquoi lui dénier la lucidité ? Elle fait peut-être son désespoir réel. Elle fait aussi notre malaise et notre déception.
Michel del Castillo