Fontenay :
La puissance de l’esprit.
Alors que des centaines de milliers de Français partaient pour des destinations exotiques, j’ai souhaité me faire touriste en France. Dans le Périgord et en Bourgogne, j’ai sillonné des routes de campagne paresseuses, sinuant parmi des paysages tantôt resserrés et boisés, tantôt ouverts sur un infini de lumière. Renouant avec ma jeunesse, j’ai visité les villes et les monuments. De Domme à Beaune, de Vézelay à Sarlat, je redécouvrais le pays secret, ses châteaux et ses monastères, l’harmonie de ses coteaux et de ses vallées, l’humanité de ses villages.
Ni l’époustouflant panorama des vallées de la Dordogne et de la Vézère, ni la grandeur des châteaux forts juchés sur leurs promontoires escarpés, aucune de ces merveilles ne m’a procuré le choc que j’ai ressenti en revoyant l’abbaye de Fontenay, blottie dans un vallon bruissant de sources, cerné de bois que les Eaux et Forêts ont su préserver, laissant l’imagination approcher de l’abbaye à pas lents, dans l’ombre des grands arbres, ainsi que le faisaient les foules de l’An Mil, ainsi que Georges Duby conseillait de le faire.
Comme la plupart des abbayes issues de la réforme de Cîteaux, Fontenay est d’abord une conquête des champs sur des forêts alors impénétrables. Une trouée de lumière dans une sylve opaque.
Retrouvailles émues avec une part secrète de mon moi, celle que j’évoque dans mon roman, La vie mentie, méditation sur la confusion morale de notre monde, sur le besoin, pour toute civilisation, d’un fondement moral, Fontenay me renvoyait aux élans de ma jeunesse.
Point de couleurs pour les vitraux, aucune sculpture sur les chapiteaux du cloître, une seule statue, mais bouleversante, dans l’église, celle de Notre-Dame de Fontenay, avec son sourire tendre, son déhanchement féminin, son regard de douceur : dans sa nudité éloquente, c’est cette exigence morale que Bernard de Cîteaux imposait dans ses abbayes. L’harmonie des lignes, la modestie des proportions, tout y suggère la vie intérieure, le recueillement.
On sait avec quelle vigueur Bernard, polémiste redoutable, condamnait le luxe ostentatoire des prélats et des abbés, ceux surtout de Cluny, ordre puissant dont il s’était détaché, raillant avec alacrité leurs suites fastueuses, leurs tapis précieux et leurs vaisselles d’or ; on n’ignore pas que, blâmant cet étalage, il voulut en revenir à ce qui, écrivait-il, faisait la véritable église du Christ, c'est-à-dire ses pauvres ; on se rappelle qu’il institua dans ses fondations le labeur manuel, la prière incessante, épurant jusqu’au chant qui devait célébrer le texte liturgique, sans ornements ni fioritures, en une monodie austère.
C’est cet effort de purification qu’on sent dans l’abbaye comme dans ses jardins, merveilleusement dessinés par un Anglais qui a réussi cette gageure : faire dire aux parterres, par une palette de teintes subtiles, la beauté de la discrétion.
A Fontenay, rien ne distraie le regard. Tout au long de la promenade, on reste seul avec soi-même ; on parle de soi à soi ; on s’entretient avec ces pierres dont chacune renvoie à l’esprit et à la volonté du fondateur. Près de mille ans ont passé ; des guerres, des incendies, des pillages, des destructions n’ont rien pu contre la puissance spirituelle de ces lieux.
Fontenay, c’est le triomphe de l’esprit sur la matière.
Victoire d’autant plus éclatante que l’abbaye, environnée de bois, cachée presque au creux de son vallon, affiche une humilité orgueilleuse. Point de clocher au-dessus de l’église, un campanile modeste. Une chrétienté d’enfouissement, à hauteur de paysan, collée à la terre. Elle exprime et montre l’Incarnation. Elle en dit long sur la morale de Bernard, rude et soumise au dogme, mais active, indomptable. Puisque Dieu a voulu se faire homme parmi les hommes, la tâche de l’homme consiste à humaniser le monde, à le travailler et à le transformer.
Duby a bien vu l’optimisme fécond de Cîteaux, sa réconciliation avec l’effort, avec la technique. L’historien a saisi ce que cette réaction avait de moderne et qu’elle annonçait la renaissance joyeuse du XIII° siècle.
Des trois grands monuments de la chrétienté française (j’en excepte les cathédrales), Fontenay bouleverse par le choix d’une humilité laborieuse. Dressé au-dessus des flots, le Mont Saint Michel proclame l’exaltation d’une foi appelée à étreindre l’univers ; sur sa colline, Vézelay exprime l’universalité du christianisme, sa longue marche à travers les siècles et les nations. Tous deux parlent avec une éloquence suspecte. Ce sont des métaphores littéraires. Les écrivains ont naturellement adopté Vézelay.
Fontenay écarte la rhétorique. L’abbaye en reste aux vagissements de l’étable, à la naissance hasardeuse d’un enfant né dans ce lieu de fortune, fils d’un couple de migrants dont aucun aubergiste n’a voulu.
Entreprise trop humaine, la réforme de Cîteaux, ses centaines de monastères et d’abbayes répandus sur toute l’Europe, raconte aussi l’histoire d’un échec. Rois, ducs, prélats et papes la comblèrent de dons, voulurent y être ensevelis. L’argent finit par l’étouffer. L’indifférence cupide des abbés commanditaires précipita la décadence.
Par un labeur acharné, par des inventions techniques révolutionnaires, les moines devinrent prospères, rachetant les terres, augmentant leurs domaines. Il restait aux disciples de François d’Assise à dénoncer à leur tour la richesse des cisterciens…Ainsi l’Histoire recommence-t-elle.
Toute grande idée s’élève avant de sombrer sous le poids de la médiocrité. C’est la leçon mélancolique de Fontenay.
Une autre leçon découle de ce qu’il faut bien appeler la révolution cistercienne.
Ignorant la modernité dont elle était grosse, elle se présentait comme une réaction. Et bien souvent, dans l’histoire des arts comme des peuples, c’est la réaction qui bouscule, invente. Rien de neuf ne se fait sans refus.
Peut-être n’existe-t-il, dans tout le pays, aucun lieu plus vraiment français dans sa volonté de clarté et de simplicité.
L’architecture épouse ici l’effort de la langue, depuis des siècles. De Malesherbes à Vaugelas, de Racine à Gide ou à Barrès, un même dépouillement du style, cette musique intime qui fait trembler la phrase. Il ne serait que trop facile de montrer les rapprochements entre la réforme austère voulue par les fondateurs de la NRF et celle prêchée par Bernard. Faut-il s’étonner que les Décades aient eu Pontigny pour cadre ?
Ce n’est pas non plus un hasard si Jacques Copeau voulut finir ses jours en Bourgogne, aux Hospices de Beaune. Le renouveau de la scène française est, lui aussi, sorti de l’esprit de Fontenay.
Il n’y a pas d’art sans morale.
Michel del Castillo