LA CONFUSION.
Les ouvrages que j’épluche en ce moment traitent tous de la guerre civile d’Espagne et des années qui la précédèrent. Ces lectures méthodiques entrent dans le projet d’un futur roman auquel je travaille, mais elles prennent, dans le climat actuel de la France, une résonance étrange. Non que les événements que nous vivons évoquent le déchaînement des passions qui, depuis la guerre du Rif, annonçait l’explosion des violences les plus barbares, dans un camp comme dans l’autre. Il s’agit de sensations vagues, d’images disparates qui, dans mon esprit, finissent par peindre un tableau d’incohérence et de confusion.
Sous mon balcon, il y a eu, durant près de deux mois, les défilés contre le CPE. J’observais ces foules de lycéens et de collégiens encadrés par leurs professeurs : Sont-ils conscients, ces enseignants, qu’ils bafouent la laïcité dont ils se veulent par ailleurs les ardents défenseurs ? Alors qu’ils s’insurgent avec raison contre le port du voile, contre tout signe ostensible d’appartenance religieuse dans leurs établissements, ils ne semblent pas gênés d’afficher publiquement leurs opinions politiques, entorse à la neutralité de l’école. Pensent-ils que la jeunesse des banlieues soit assez stupide pour ne pas relever la contradiction ? Ne comprennent-ils pas que leur conduite exaspère le sentiment d’exclusion, creuse un peu plus le fossé entre deux jeunesses, donne raison aux intégristes qui, déjà, ne ressentent pas un grand respect pour la République ?
A la fin des manifestations, juste sous mes fenêtres, une trentaine de « casseurs » s’agite devant un barrage de CRS, impassibles sous les huées et les provocations. Pour chacun de ces forcenés, il n’y a pas moins de six photographes, autant de cameramen, filmant en plan rapproché. Lorsque l’un de ces agités déniche un vieux matelas, le porte triomphalement, y met le feu, mon écran de télévision s’emplit le lendemain de flammes cependant qu’une voix mélodramatique décrit un climat de guerre civile dans Paris. Les chaînes américaines d’abord, toutes les autres ensuite reprennent la même image incendiaire assortie des mêmes considérations apocalyptiques. J’assiste en direct, installé aux premières loges, à la dérive médiatique qui fait l’événement autant qu’elle en rend compte, confusion qui épaissit ce climat délétère.
Comment serais-je étonné de trouver dans mon quartier une affiche concoctée par je ne sais quel groupuscule gauchiste montrant un jeune homme à terre, entouré de CRS, avec, en gros caractères, la dénonciation virulente du fascisme. Et, dans ma tête, reviennent les questions : combien de morts ce fascisme a-t-il faits ? Ont-ils une idée, même vague, ces révolutionnaires, de la réalité du fascisme ? Encore la confusion.
Sur le petit écran, je regarde le visage de Martine Aubry, son masque de méchanceté orgueilleuse ; d’une voix emportée, raidie de certitudes, elle entonne le los de la jeunesse, évidemment généreuse, magnifique : quelle jeunesse, madame la ministre ? Celle, enthousiaste et fanatique, de Hitler ? Celle des Phalanges espagnoles ? Celle des komsomols de Staline ? Celle des délicieux khmers rouges ? celle des gardes rouges de Mao ? Comment, alors qu’on ne cesse de condamner la démagogie populiste de Le Pen, peut-on céder à la plus triviale démagogie ? Toujours cette impression de confusion.
Si ces dérives ne suffisent pas, voici qu’une obscure affaire de manipulation cuisinée dans les caves des palais nationaux enflamme les journalistes. Rien ne manque dans ce feuilleton médiocre : le maître espion, le dirigeant paranoïaque, l’informaticien de génie, les conspirations obscures d’un Premier Ministre qui se voit en Fouché mais qui, trop bavard, se prend les pieds dans ses manigances…Ai-je tort de parler de confusion ?
C’est le retour de l’ineffable Jack Lang, de sa rhétorique du poing crispé, les péroraisons essoufflées de François Hollande, les imprécations du fringant Arnaud Montebourg dont on entend les dents racler le parquet, les sombres exhortations de Julien Dray, les délicieuses banalités de Ségolène Royal, gravissant avec l’élégance d’une dame patronnesse les degrés de son trône virtuel.
Les socialistes ont mille raisons de s’indigner ; mais, quand ils dénoncent les turpitudes du pouvoir, pensent-ils que nous soyons tout à fait amnésiques, que nous ne gardions aucun souvenir des machinations ourdies autour d’un François Mitterrand expert ès ruses et combinazzione ?
Le régime est à bout; il se décompose sous nos yeux ; il ne possède plus aucune autorité et, chose plus grave, il n’a pas non plus la moindre dignité. On attend, dans cette atmosphère glauque et sordide, un sursaut ; on voudrait entendre un langage de vérité. On ne discerne partout que le déchaînement des ambitions.
Cette lente décomposition, je la trouve dans mes lectures, mais j’en respire autour de moi le parfum de moisissure ; je reconnais le désordre des esprits, la rhétorique creuse, les attitudes inconséquentes.
Quatre ans avant l’insurrection franquiste, Durruti, le charismatique chef des anarchistes, jette avec dédain : « La République nous intéresse à peine… » propos relayés par Indalecio Prieto, celui qu’on tient pour le plus mesuré, le plus réformiste des leaders socialistes : « Concorde ? Non ! Guerre des classes ! Haine à mort de la bourgeoisie criminelle. «, et, si ces vaticinations manquaient de clarté, le quotidien El socialista enfonce le clou : « Que tout le monde renonce à la révolution pacifique, cette utopie. Bénie soit la guerre. » Faut-il rapporter ce que les communiste pensaient de la démocratie bourgeoise ? Largo Caballero, le rival de Prieto à la tête du parti socialiste, celui qu’on surnommait le « Lénine espagnol », renchérit : «…la classe ouvrière doit s’emparer du pouvoir politique, convaincue que le socialisme est incompatible avec la démocratie. »
La situation française ne ressemble en rien à cette montée des fanatismes. D’où me vient alors ce sentiment que la démocratie se délite, que le brouillard noie les esprits, que la pire confusion s’installe partout ? Alors que le monde accélère son mouvement, ne cesse de s’élargir, j’entends les socialistes français ânonner une mixture marxiste qui m’évoque les pires utopies des années 30. Comment peuvent-ils croire et faire croire que l’Etat crée les emplois, que des lois suffisent à venir à bout du chômage et de la précarité ? Il faut s’appeler Jack Lang pour oser publier un livre intitulé « Vaincre le chômage », oubliant sans doute qu’il a été, avec ses camarades, aux commandes et qu’ils n’ont fait ni mieux ni plus mal que leurs adversaires.
Les droites offrent le même spectacle d’ambitions déchaînées, sans le moindre élan, si j’excepte Nicolas Sarkozy, un agité du bocal certes, mais doté d’un incontestable talent politique. Il désire furieusement le pouvoir, mais pour quoi faire ? Jacques Chirac le voulait avec une identique véhémence ; une fois qu’il l’a eu, on s’est aperçu qu’il n’avait pas l’ombre d’un projet, laissant en héritage ce vide sinistre.
Il y a des moments dans l’histoire des peuples, c’est ce que mes livres me disent, où le destin hésite, où l’horizon paraît masqué. Nous vivons une de ces heures d’incertitude, et je me réjouis seulement de ne pas entendre ce cri stupide : « Bénie soit la guerre ! » Comme chacun, je guette l’embellie. En attendant, je fais ce que je faisais déjà dans ma petite enfance : je rêve, je déchiffre dans les livres l’énigme de notre destinée.
Michel del Castillo