COLETTE, une certaine France   

 

"Dans ce livre que Michel del Castillo consacre à Colette, qui célèbre sa rencontre heureuse avec celle qu'il identifie à la France, il y a une triple énigme : pourquoi cette femme ? Cette oeuvre ? La France ? La femme, c'est sûr, n'était pas "son genre" : rusée, rapace, oublieuse, parfois féroce. (...)

Improbable donc cette rencontre. Mais tout coup de foudre l'est, et le charme de ce livre-ci est d'en chercher le ressort. Il y a d'abord eu les hasards de la vie : un ami collectionneur d'inédits de Colette, de correspondances et d'images, un vrai trésor ; la rencontre avec Colette de Jouvenel, l'amitié qui s'ensuit, et la confidence - implicite plus encore qu'explicite - qu'elle délivre sur sa célèbre mère. (...)

Rien de ce qui compose ordinairement les portraits des biographes ne résiste à l'aller et retour entre l'oeuvre et les documents. L'amour de la Bourgogne natale ? C'est, inventée sur le tard, une ressource littéraire. La maison magique de Saint-Sauveur ? Elle n'avait pas été dramatiquement vendue, mais platement louée. La figure maternelle, déesse tutélaire chargée des savoirs ancestraux et des légumes du jardin ? Colette, en réalité, n'a fabriquée Sido que pour mieux se débarrasser de Sidonie. Quant à Willy, le mari maléfique, c'était un fêtard désespéré, "un velléitaire frappé d'une étrange inertie", plus conventionnel que diabolique ; du reste mieux aimant qu'elle ne l'a dit. Multiplier ces exemples, c'est souligner l'art et le culot avec lesquels Colette a elle-même édifié sa statue. (...)

C'est (...) cette rêverie de sécurité que dispensent les mots de Colette : le bercail regagné après les errances, le jardin clos, l'histoire exilée avec ses tragédies, la sensation reine, les inépuisables et minuscules merveilles du grain des choses et de la couleur des jours. Non bien sûr que cet acquiescement à ce qu'Eluard appelait "la vie immédiate" soit exempt de mélancolie. Mais justement : à ce trait on reconnaît la littérature française. (...)

On saisit mieux alors l'identification entre la France et Colette, Marianne hédoniste qui a sucé à l'école laïque l'indifférence pour l'au-delà, l'acquiescement à l'ici-bas, la religion de la belle ouvrage. Car la France est une civilisation de la volupté. Elle est une langue et une littérature, le pays où tout, selon Mallarmé, doit aboutir à un livre. Et elle est un sexe. Michel del Castillo s'inscrit dans la longue cohorte de ces écrivains venus d'ailleurs, de Hume à Henry James en passant par Henri Heine, pour lesquels la France est femme, une terre que le long commerce entre les sexes a façonné et poli. Il sait bien qu'il arrive à cette douce France égoïste de donner ce qu'elle a de meilleur en débordant ses digues paisibles. C'est à elle pourtant qu'a recours l'auteur de "Tanguy" quand lui revient le souvenir de son enfance saccagée : " Je ferme alors les yeux, j'écoute la voix de Colette qui, debout près de son puits, jette son appel : les enfants...où sont les enfants ?"

Mona OZOUF, extrait de l'article "Colette, dame de France" paru dans Le Nouvel observateur.

                                                                                           

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