LA FUMISTERIE AVIGNONNAISE

                                                                               2 Septembre 2005

 

Il s’est passé cet été un événement à la fois insignifiant et révélateur : pour la première fois depuis de longues années, le public du Festival d’Avignon, pourtant le plus sage, le plus résigné, a conspué le spectacle de Jan Fabre, Histoire des larmes, représenté dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Plus qu’une bronca, une dérision et une débandade, les spectateurs prenant la fuite devant l’enflure et l’inanité d’un texte qu’un potache blagueur n’aurait pas osé commettre. Tard dans la nuit, les éclats de rire retentissaient dans les rues d’Avignon ; aux terrasses des cafés, dans les restaurants, les festivaliers s’interpellaient avec jubilation : «  Je suis le Chevalier du Désespoir ! » clamait l’un, cependant qu’un autre, feignant d’essorer le torchon de l’universelle lamentation, pleurnichait : «  Je suis le Rocher. » Une franche rigolade.

Le premier, Raphaël de Gubernatis avait, dans le Nouvel Observateur, dénoncé cette mystification, s’insurgeant contre la négation du texte et des acteurs. Il signalait  par ailleurs l’ambiguïté de cette rhétorique emphatique qui charrie des notions très suspectes. Plus sobre, Laurence Liban, fine connaisseuse du théâtre, montrait dans l’Express la panne de sens  et mettait  le doigt sur l’impasse où, depuis des années, l’art dramatique s’enfonce. De son côté, Armelle Héliot, l’une de nos meilleures critiques dramatiques, protestait dans Le Figaro contre cette dérive. Tout ce qu’il y a de libre dans la presse parlait de scandale. Seuls Libération et Le Monde prenaient la défense de Jan Fabre.

Pour la journaliste de Libération, la cause était entendue : les spectateurs d’Avignon n’aiment pas le corps, tranchait-elle. C’est tout juste si elle ne suggérait pas de dissoudre le public. Plus alambiqué, le plaidoyer du quotidien du soir développait une argumenta­tion filandreuse, agrémentée d’insinuations douteuses : il y aurait eu cabale, à preuve, l’article de Gubernatis avait paru avant l’ouverture du Festival, ce qui laissait entendre que le critique n’avait peut-être pas vu le spectacle. Or, Raphaël de Gubernatis précisait dans son article qu’il avait assisté à une avant-première…Mais qui se soucie encore de bonne foi ou de simple déontologie ?

Le Figaro, journal réactionnaire, ne méritait, pour les critiques du Monde,  que mépris. L’intelligence, l’acuité critique, la culture sont l’apanage de la gauche caviar, chacun le sait. Que cette arrogance et ce dédain du politiquement correct alimentent la rage du bon peuple, personne, dans le cercle de la raison dominante, ne paraît s’en soucier.

Ayant ainsi écarté les hérétiques de la Culture subventionnée, le quotidien du soir enfilait les lieux communs: si perte du sens il y a, si la violence brutale, la scatologie remplacent le texte et la poésie, c’est que le théâtre est le reflet de notre société malade, truisme que les bobos répètent à l’envi. Mais le théâtre de Molière ou de Shakespeare a-t-il été le reflet de leur société ou, au contraire, une protestation contre ses pesanteurs ?

Enfin, les directeurs du festival, drapés dans leur morgue de grands prêtres de la Culture, répétaient le plus éculé des arguments : l’Art a toujours provoqué le scan­dale, c’est ainsi qu’il  avance. En français clair, plus un spectacle est impopulaire, plus sa valeur s’affirme. Elitisme hypocrite qui dénie au public le moindre discerne­ment  et, même, le droit de juger

  Apothéose de cette anthologie de la bêtise, l’ineffable Olivier Py assénait à la une du Monde la plus désopilante, la plus absconse dissertation d’où il ressortait que le texte était en effet mort, remplacé par l’oralité, mot dont se rengor­gent, avec celui d’arts transver­saux et autres distanciations, les apparatchiks du théâtre subventionné.

Ayant consacré tout un livre, à la dérive, depuis Mai 68, du théâtre public, à sa bureaucratisation, à son corporatisme égoïste, je ne reviendrai pas sur ce que j’ai longuement décrit dans Sortie des Artistes. Je signale ce naufrage pour relever ce qui, dans cette chute annoncée, fait désormais l’air du temps. Alfred Sauvy a-t-il tort de souhaiter une Révolution ?

 

                                                                                                                    Michel del Castillo

 

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