BHL : Le rossignol des charniers.
Pour ses articles célébrant, dans un style élégiaque et décadent, l’héroïsme des poilus durant la Grande Guerre, Maurice Barrès récolta ce sinistre surnom, le rossignol des charniers, tant il est vrai que l’égotisme de certains écrivains peut se repaître de cadavres. Dans un grand article publié dans Le Monde, Bernard-Henry Lévy lui emboîte le pas, roucoulant au-dessus du malheur des Palestiniens et des Libanais.
Il entreprend d’exonérer Israël de toute responsabilité dans sa guerre contre le Liban, ce qui est son droit, mais il commence par évoquer l’Espagne de 1936, alignant mensonge sur truisme. Je voudrais prier « le philosophe » germanopratin de laisser les Espagnols tranquilles et de ne pas mêler leurs morts à la plus suspecte des causes. C’est assez d’avoir souffert toute une vie des séquelles d’une tragédie sans que BHL vienne verser sur nos plaies ses exaltations narcissiques. J’oserais aussi lui suggérer, à quoi bon ? de lire les travaux des historiens avant d’asséner ânerie sur inexactitude. Présenter le soulèvement des généraux comme un coup d’état voulu et préparé par le fascisme international pour étrangler la République, ce serait risible, si ce n’était d’abord désolant d’ignorance. Anarchistes hostiles à tout Etat et, à travers leurs syndicats, majoritaires dans le pays ; communistes staliniens, ennemis de la démocratie bourgeoise ; socialistes de Largo Caballero, le Lénine (sic) espagnol, républicains d’Azana obsédés par un anti-cléricalisme aussi furieux qu’imbécile, toutes les forces de la Gauche révolutionnaire se sont acharnées à discréditer, puis à étouffer le gouvernement républicain, évidences qui ne sauraient atteindre l’hystérie incantatoire de BHL. Avec cynisme, il rattache la lutte des révolutionnaires espagnols aux agressions d’Israël, en butte au « fascisme vert », celui des islamistes, de l’Iran à la Syrie, en passant par le Hamas et le Hezbollah, sans faire de détail.
Ces amalgames ne seraient que ridicules s’ils ne tendaient à instiller chez les lecteurs l’idée qu’Israël, avant-garde de la démocratie au Proche-Orient symbolise la lumière contre l’obscurantisme musulman. Comme la noirceur est, dans l’inconscient occidental, associée au fascisme, plus précisément au racisme biologique des Nazis, BHL jour habilement sur ce registre, maquillant de fascisme tous les résistants musulmans, sans distinction. Il réveille par la même occasion le spectre de l’antisémitisme, puisque, si la résistance des musulmans est fasciste, les Israéliens deviennent ipso facto ses victimes désignées, vieille antienne dont on nous rebat les oreilles. Intimidation doublée d’un interdit métaphysique : critiquer la position historique d’Israël, blâmer sa politique, c’est préparer un nouvel holocauste. Pour usée qu’elle soit, la ficelle sert encore. Cela s’appelle une manipulation.
Une majorité de musulmans n’a jamais accepté l’installation de l’Etat hébreu sur leurs terres, ni l’expulsion de ses habitants, ni la confiscation de leurs champs, ni la captation et le détournement des rivières. Ceux qu’on désigne aujourd’hui de terroristes furent les premières victimes de la terreur. Faut-il rappeler les villages rasés, les habitants tués ou expulsés, les foules de réfugiés condamnées à l’exil ? On ne voit pas comment les musulmans s’inclineraient de bonne grâce devant un diktat colonial imposé par l’Occident.
Par son refus viscéral, l’islam radical alimente la paranoïa d’Israël. ; dans le même temps, l’appui inconditionnel des USA accentue le caractère colonial de l’Etat hébreu, voué à conduire des guerres sans fin, gagnées sur le terrain, perdues dans les esprits et dans les cœurs. C’est l’engrenage de la haine.
Les justifications idéologiques à la présence d’Israël se révèlent, elles aussi, douteuses. Terre Promise, asile pour les Juifs du monde entier, retour à la patrie abandonnée : voudrait-on revenir aux frontières existant il y a 2000 ans, la planète serait mise à feu et à sang. Il faut le dire avec netteté : il n’existe d’autre légitimité que celle du fait accompli. Entité souveraine et juridique, Israël, existe désormais de manière irrécusable. Des gouvernements musulmans, de l’Egypte au Maroc, l’ont admis, reconnaissant Israël, signant avec l’Etat hébreux des accords.
Les postulats fondant la légitimité de l’Etat hébreux ne sont d’ailleurs ni plus ni moins contestables que celles que toutes les nations s’inventent, depuis la nuit des temps. Comme tout pays, Israël a gagné sa reconnaissance dans la violence et dans l’usage de la terreur. Que fut la conquête de l’Ouest sinon l’anéantissement des civilisations indiennes ? La France ni l’Espagne ne se sont faites par la douceur. La force prime le Droit ; elle le fonde.
De cette dure réalité, il s’ensuit qu’Israël est un Etat comme les autres, que chacun a le droit de critiquer et de blâmer, sans encourir le risque de s’entendre traiter d’antisémite. Or, tout le papier de BHL baigne dans un moralisme pathétique qui tend à soustraire Israël au jugement de la raison pratique. Faut-il le dire ? cette prétention à une exemplarité mystique nuit à la cause que l’écrivain prétend défendre. Enlever le pays aux ambiguïtés de l’Histoire, le peindre sous les couleurs les plus mièvres, suggérer qu’il est habité de généraux magnanimes, de femmes et d’hommes tous compatissants, s’attendrir sur la précision d’armes purement défensives, maniées avec une exquise délicatesse, cette opération de maquillage se retourne contre son auteur.
Voudrait-il attiser l’antisémitisme, BHL ne s’y prendrait pas autrement. Décrire les visages « tendus » de ses interlocuteurs israéliens alors que, par centaines de milliers, les Libanais, vieillards, femmes et enfants mêlés, fuient pour échapper aux bombardements ; alors que, sur les navires, les exilés s’entassent ; alors que la population libanaise privée d’eau, d’électricité, de médicaments, manque de tout, cela dépasse le supportable.
Démocratie contre fascisme vert, tranche BHL. Mais quelle démocratie ? est-on tenté de lui demander. Quand la population de la Palestine éclatée, étranglée, entassée derrière un mur, réduite au chômage et à la famine, quand ce peuple élit démocratiquement des représentants qui n’ont pas l’heur de plaire à Georges W. Bush, Israël bombarde les misérables bourgs de Gaza, sème la mort, prend des ministres en otage. Croit-il que les musulmans soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir que ce mot, démocratie, cache une imposture sinistre ? Il y a deux démocraties, la bonne, qui sert les intérêts de la Maison Blanche et de ses commanditaires pétroliers, la mauvaise, celle qui refuse le nouvel ordre.
Au cours d’une opération de guérilla, un soldat israélien avait été enlevé, prétexte au déchaînement de la violence. BHL peut-il croire à cette excuse quand 3000 palestiniens (10.000 selon Chomsky) croupissent dans les geôles israéliennes ? Il y a des limites à la tartufferie.
Les meilleurs observateurs l’ont souligné : l’attaque contre Gaza a commencé à l’heure où, confronté aux dures réalités du pouvoir, le Hamas infléchissait sa position. Tout se passe, notent ces analystes, comme s’il s’agissait d’empêcher tout rapprochement entre les deux camps.
Depuis le Sud Liban, des roquettes étaient tirées par les combattants du Hezbollah contre des colonies israéliennes, des soldats de tsahal ont été capturés. Mais cette guérilla dure depuis des années et ne pourra se terminer qu’avec l’acceptation par le monde musulman d’Israël, acceptation qui n’aura pas lieu tant que l’Etat hébreu apparaîtra comme une excroissance de l’Occident.
C’est à ce choix qu’Israël se trouve confronté : sa démocratisation réelle, la laïcisation de son état, son immersion dans l’univers musulman dont, qu’il le veuille ou non, il fait partie, ou son orgueilleuse et méprisante singularité. L’avenir de l’Etat hébreu dépend de sa capacité et de sa volonté de nouer un dialogue avec tous les peuples de la région.
En ravageant le Liban, en détruisant ses infrastructures, en chassant les habitants, Israël fait le ménage pour Georges W. Bush. Les Américains croient poursuivre une mission dictée par un Dieu assis sur des barils de pétrole. Ils s’imaginent châtier le Mal, instaurer le Bien, et c’est à cette croisade niaise que BHL apporte son soutien. Il le fait en deux temps : un livre pour célébrer la plus grande démocratie du monde, une élégie funèbre pour chanter le los de l’armée israélienne.
Disproportionnée, écrivent les commentateurs pour qualifier la riposte israélienne. Démente et suicidaire, suis-je tenté d’écrire car en bombardant les routes, les ponts, les centrales électriques, les écoles, Israël, tout en affirmant ne vouloir s’en prendre qu’au Hezbollah, soude dans la haine la majorité libanaise. C’est faire le jeu des plus extrémistes, faute comparable à celle commise par les Américains en Irak. Jusqu’où cette escalade du ressentiment et de l’humiliation ira-t-elle ?
La Croisade de Georges W. Bush se solde par l’instauration du chaos. En célébrant cette illumination manichéenne, en la déclarant, non seulement juste mais humaniste, BHL porte un coup terrible à la cause qu’il prétend servir. Car s’il souhaite un jour vivre en paix dans la région, l’Etat hébreu devra s’entendre avec ses voisins musulmans, à commencer par les Palestiniens. Les désespérer, les écraser sous les bombes, n’est-ce pas le meilleur moyen d’encourager leur crispation enragée ?
Quelle clarté BHL jette-t-il dans ce chaos en criant au fascisme, notion tout à fait inadéquate quand on l’applique au fanatisme religieux ? On peut taxer les fondamentalistes d’obscurantistes, d’ignares, d’adversaires du progrès. On ne saurait les définir par un terme purement occidental, tiré du vocabulaire politique. Mais comme BHL emploie le même mot au sujet du franquisme, dictature militaire et catholique d’un conservatisme affligeant, il est à craindre qu’il n’en connaisse pas d’autres, à moins que la fonction du terme soit justement d’arrêter la pensée. De l’intérieur de l’univers islamique seulement, le fondamentalisme peut être pensé, analysé, combattu, comme l’intégrisme catholique l’a été au sein de la chrétienté.
En attendant l’avènement d’un Luther et d’un Calvin dans la communauté musulmane, l’unique chance d’Israël est de renoncer à toute prétention messianique, de se penser nation parmi les nations, de prendre bouche avec les musulmans qui souffrent de la tyrannie des fanatiques. Il n’y a pas d’autre voie.
Les antisémites ne se trouvent peut-être pas là où on le croit. Il y a une manière assassine de défendre Israël. Des Juifs, et des meilleurs, le crient ; leurs protestations sont étouffées par les clameurs des sionistes. Il faut rompre ce sortilège avant qu’il ne soit trop tard. Au milieu de cette confusion sanglante, BHL entonne son péan à la magnifique armée israélienne dont les bombes sont ornées des rubans de l’humanisme occidental.
Une nouvelle fois, le Liban est à feu et à sang. S’il n’attend rien de la France, impuissante devant l’arrogance américaine, ce petit pays d’intelligence et de subtilité, mérite à tout le moins l’affection des Français.
Pour nous, pour moi, il reste à préserver l’intégrité de la pensée, à refuser de croasser avec les corneilles. Il reste à maintenir une dignité que BHL piétine allègrement. Je ne me reconnais pas, ni beaucoup de Français avec moi, dans sa plaidoirie indécente.
BHL a chanté, n’est-ce pas l’essentiel ? Les morts, eux, glissent dans le silence.
Michel del Castillo