UNAMUNO,

Le testament de Salamanque.

 

 

L’universitaire américain Edouard Bustin, qui a pris la peine de reconstituer l’intégralité de l’intervention de Miguel de Unamuno le 12 octobre 1936, a également transmis à Pierre Assouline le document que je mets ici en ligne, l’un des derniers écrits par Unamuno de sa main, entre le 23 octobre et le 17 novembre 1936, texte que le chercheur Manuel Ma. Urrutia,  professeur à l’université de Deusto, à Bilbao, qualifie avec raison d’exceptionnel et dont il publie le manus­crit original en fac-similé.

Ce texte a, bien entendu, une histoire. Démis de sa charge de recteur honoraire le 22 octobre, dix jours après l’incident avec Millan Astray, le décret paraît le 23 dans le Journal Officiel. Entre cette date et sa mort, survenue le 31 décembre (d’où les hésitations que certains internautes signalent : 1936 ? 1937 ? en réalité à cheval entre les deux, puis le décès ne sera enregistre qu’en janvier 1937), entre ces deux dates, alors qu’il est consigné à son domicile, gardé par des Phalan­gistes, Unamuno écrit à des amis, reçoit quelques visiteurs. La corres­pondance vient confirmer le document en permettant de suivre            l’évo­lution de ses positions politiques.

Parmi ces visiteurs de la dernière heure, il y a Jérôme Tharaud, écrivain, académicien, dont j’avoue ne pas connaître l’œuvre, sauf Cruelle Espagne, livre paru chez Plon en 1937, portant la double signature Jean et Jérôme Tharaud. Le document que les frères Tharaud baptisent mani­feste s’y trouve avec le récit des circonstances de sa remise.

Favorable à la cause nationaliste, Jérôme Tharaud est à Sala­man­que pour effectuer des reportages ; il obtient une entrevue avec Unamuno qui, dans la conver­sation, lui lit les notes prises depuis le début du mois d’août, puis les reco­pie en gardant l’original par devers lui, probablement avec l’idée de le retravailler. « J’aimerais assez, dit-il à Tharaud, que ces no­tes soient connues. »   

Ayant pris connaissance de ce texte il y a déjà des années, je m’étais interdit de le divulguer. Je doutais en effet de son authenti­cité, car trop de témoins avaient rapporté des propos manifestement faux, certains ayant même inventé des rencontres qui n’avaient ja­mais eu lieu. Autour de ce vieil homme déjà atteint par la maladie, les idéologues et les propa­gandistes s’agitaient, tentant de l’attirer dans leur camp.

Désormais, le document est donc irrécusable et il confirme tout ce que nous savions du désenchantement et de l’amertume du vieil athlète, écoeuré  par le déferlement de la plus sauvage violence.

Manuel Ma. Urrutia fait d’abord cette mise au point : « A l’honneur des frères Tharaud, favorables à la cause de Franco, il convient de signaler que le manifeste, tel qu’il a été publié, non seulement ne contient aucune modification mais que son contenu est absolument fidèle à l’original, malgré les aléas de la traduction française. Ajoutons que, outre le fait que ce texte vient confirmer les propos tenus dans d’autres entretiens, le docu­ment que nous présentons ici est de la main de Don Miguel et qu’il porte sa signature, ce qui en fait un document exceptionnel. »

Suit ce texte qu’on peut difficilement qualifier de manifeste et qui est une sorte de brouillon, sans doute appelé à des développe­ments :

 

 

 

« Dès que le mouvement salvateur et populaire commandé par le général Franco a débuté, j’y ai adhéré en déclarant que ce qu’il s’agit de sauver en Espagne, c’est la civilisation chrétienne occidentale et, avec elle, l’indépendance nationale. Pour cette prise de position, le gou­vernement fantoche de Madrid me destitua de ma charge de rec­teur que celui de Burgos me restitua ensuite avec des considérations flatteuses

Bientôt, je fus saisi d’horreur devant la tournure prise par cette guerre civile terrible et sans quartier, causée par une véritable maladie mentale collective, une épidémie de folie. Les sauvageries incroyables des hordes marxistes, rouges, dépassent l’imagination et je ne veux pas céder à une rhétorique facile. Ceux qui tiennent la rue ne sont ni les socialistes, ni les communistes, ni les syndicalistes, non plus les anarchistes, mais des bandes de malfaiteurs dégénérés, des bagnards et des forçats libérés, des criminels nés, sans la moindre idéologie, dépourvus de la moindre conviction qui satisfont leurs féroces passions ataviques. Et la réaction naturelle à ces horreurs prend hélas souvent un caractère de frénésie pathologique. C’est le régime de la terreur. L’Espagne a peur d’elle-même. Et si elle ne se contient pas à temps,  elle sera bientôt au bord du suicide moral. Le malheureux gouvernement de Madrid n’ayant pas su résister à la pression de la sauvagerie appelée marxiste, il faut prier que le gouvernement de Burgos saura résister à ceux qui veulent établir un autre régime de terreur. Au commencement, on a déclaré avec raison  que, puisque le mouvement n’était ni un coup militaire ni  un pronunciamiento de caserne mais quelque chose de profondément populaire, tous les partis nationaux anti-marxistes abandonneraient leurs divergences pour s’unir sous un commandement militaire unique, sans présager du régime qui suivrait la victoire définitive. Mais ces partis continuent d’exister : rénovation espagnole (monarchistes constitutionnels), tra­ditionalistes (anciens carlistes), action populaire (monarchistes ralliés à la république) ainsi que bon nombre de républicains ayant refusé de se joindre au Front Populaire. A quoi il faut ajouter la Phalange qui, même si elle le nie, est un parti politique, une mauvaise traduction du fascisme italien. Et elle tente d’absorber tous les autres pour dicter le régime futur. Pour avoir exprimé ma crainte que cette évolution accroisse la terreur ainsi que la peur que l’Espagne éprouve d’elle-même, rendant plus difficile la véritable paix ; pour avoir dit que vaincre n’est pas convaincre ni conquérir convertir, le fascisme espa­gnol a réussi à ce que le gouvernement de Burgos me retire la charge qu’il m’avait rendue avec des éloges ; qu’il m’ait destitué sans m’avoir entendu ni fourni la moindre explication. Et tout ceci m’impose, on le devine, une certaine prudence pour aborder la situa­tion présente.

J’insiste que le devoir sacré du mouvement glorieusement com­mandé par Franco est de sauver la civilisation chrétienne et l’indépen­dance nationale, car l’Espagne ne doit être à la botte ni de la Russie ni d’aucune puissance étrangère, étant entendu que  la guerre qui se livre sur le sol national est une guerre internationale. C’est également un devoir d’accoucher d’une paix  de  conviction et de conversion comme de réussir l’unité morale de tous les Espagnols pour refaire la patrie qui est en train de se couvrir de sang, de se vider de ses forces, de s’empoisonner et de s’abrutir. Et pour cela, il faut empêcher les réactionnaires d’aller dans leur réaction au-delà de la justice et même de l’humanité, ainsi qu’ils le font souvent. Créer sous la menace des syndicats caporalisés, en obligeant par la terreur ceux qui ne sont ni convaincus ni convertis à y adhérer, c’est de la violence imbécile. Ce serait une triste chose si l’inhumain régime bolchevique était remplacé par un régime d’asservissement totalitaire tout aussi barbare, inhu­main. Je n’accepte ni l’un ni l’autre puisque les deux sont la même chose.

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b) Puisque, sur le sol national, une guerre internationale se déroule.

c) avec un substrat caporaliste et pathologique.

Et, sur le plan religieux, le désespoir profond de l’âme espagnole qui n’arrive pas à découvrir sa foi propre. Dans la jeunesse, on remar­que en même temps un triste abaissement des facultés intellectuelles et une détestation sournoise de l’intelligence qui s’accompagne d’un goût de la violence pour la violence. »

 

Dans ce testament, on note la condamnation sans appel des vio­lences, non pas républicaines, mais révolutionnaires. Mot à mot, on lit les mêmes accusations sous la plume de Manuel Azana, dernier Président de la République en exil, lui aussi révulsé par le déferle­ment de barbarie qui tente de s’abriter sous le drapeau républicain et qu’il attribue, comme le fait Unamuno, à des bandes de délinquants et de criminels. Cela se vérifie pour une partie, ces milliers de droits communs libérés par les anarchistes qui voient en eux des victimes de la société. Ils forment, à Madrid, à Barcelone, à Valence, des escoua­des de tueurs qui, profitant du chaos, réquisitionnent, pillent, volent, assassinent. Mais il y a aussi les sinistres tchékas communis­tes où les suspects sont torturés de manière atroce avant d’être abattus d’une balle dans la nuque, ces cadavres que je voyais partout dans ma petite enfance, surnommés besugos (merlus) à cause de leurs yeux vitreux et saillants.

Les victimes étaient des bourgeois, des militaires à la retraite, des aristocrates, des prêtres et des religieux, des milliers en tout – 8.362 prêtres tués, 22 évêques, sans compter les religieux et les moniales ; mais c’étaient aussi les « gauchistes » et autres hitléro-trotskystes que les staliniens liquidaient de manière systématique.

Ce sont ces massacres que Miguel de Unamuno condamne avec dégoût, refusant d’entrer dans les détails pour ne pas céder à une rhétorique facile. C’est ce déchaînement de sauvagerie imbécile qui explique son ralliement au Soulèvement.

Au départ, il accepte la discipline du commandement militaire unique, sous l’égide de Franco, condition de la victoire. Que les anciens partis politiques doivent s’y soumettre en oubliant leurs divergences et en évitant de se prononcer sur le régime futur du pays, remettant ce débat à plus tard, une fois la victoire acquise, cela lui paraît indispensable. Il note cependant que la Phalange qui prétend ne pas être un parti politique, mais qu’Unamuno assimile au fascisme italien,  tente de modeler le visage de la future Espagne. C’est au fascisme, l’autre face avec le communisme du totalitarisme, que le philosophe a répondu dans son discours du 12 octobre. Avec une poignée de généraux, Millan Astray appartenait à la Phalange et les cris «  A bas l’intelligence décadente ! » ont été poussés par des Phalangistes, entre autres par le poète José Maria Peman.

Sa position est donc claire : c’est un refus du totalitarisme, qu’il soit communiste ou fasciste. Dans une de ses dernières lettres écrite à Esteban Madruga, il se montre plus explicite encore : « Je n’aurais jamais cru que l’immonde Phalangisterie- fille en partie de la peur des nantis- pourrait atteindre un tel degré d’abjection. »

Des internautes plus passionnés que réfléchis font l’amalgame entre l’armée, Franco, et les fascisme, confusions qui interdisent de rien comprendre au débat. Doter le Caudillo d’une idéologie quelconque, c’est lui prêter une intelligence qu’il n’avait pas. C’était un militaire espagnol, catholique et conservateur, longtemps consi­déré par ses pairs comme républicain. On le voit condamner à mort Hedilla, le successeur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, jugé et exécuté dans sa prison d’Alicante. Hedilla verra sa peine commuée et croupira en prison avant d’être libéré. Dans sa marche au pouvoir absolu, Franco endossera la chemise bleue, coiffera le béret rouge des carlistes, revêtira tous les uniformes. Rien d’idéologique dans cette mainmise sur les partis et sur les différentes armes.

Mystique, Unamuno aurait, disent d’autres inter­nautes, appuyé le Soulèvement par bigotisme. C’est oublier que ses livres ont été mis à l’Index et qu’il faisait figure d’hérétique pour les catholi­ques. Quand il relève à la fin de ce que les frères Tharaud ont appelé son manifeste : «  le désespoir profond de l’âme espagnole qui n’arrive pas à découvrir sa foi propre. »,  il ne pense certes pas au catholi­cisme. Il l’écrit d’ailleurs à Lorenzo Giusso : » Cette civilisation chrétienne que je demandais – pauvre naïf que je suis ! – qu’on sauve en Espagne, elle n’est pas ici, moins encore entre les mains des catholiques espa­gnols, chrétienne. Elle n’a rien de chrétien. »

Chacun se fera son opi­nion et la foi d’Unamuno est un trop vaste sujet pour que je l’aborde ici[1]. Il me semble pourtant difficile de réduire son choix au bigotisme. Je remarque en passant que deux des figures qui, avec le plus de force, ont condamné la sauvagerie de la répression nationaliste, Miguel de Unamuno et Georges Bernanos, étaient des chrétiens.

Peu de jours avant sa mort, Unamuno connut une dernière désillusion. Il avait pu croire que l’armée se contenterait de rétablir l’ordre, d’empêcher les massacres et qu’elle s’effacerait ensuite pour céder la place à un gouvernement légal. Même ce soudard aviné, monarchiste convaincu, Queipo de Llano, responsable de la mort de Lorca, finissait jusqu’au moins d’août  1936 ses harangues drolati­ques par le cri  de « Vive la République ! », ce qui démontre que rien n’était clair dans l’esprit des militaires, sauf peut-être dans celui de Francisco Franco.

« Je  crains, écrit Unamuno à José Maria de Santiago Concha, que, sous la dictature de Franco, ce qui sera le moins permis c’est la franchise. Ce qui dominera, c’est la courtisanerie servile. »

La boucle était alors bouclée. Il ne restait au vieil homme qu’à mourir, ce qu’il fit deux semaines plus tard.

 

Michel del Castillo.

 


 

[1] Je le ferai sans doute dans la biographie que je me propose d’écrire, si Dieu me prête vie.

 

 

 

 

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