L'ISLAM ET LA REPUBLIQUE
Au lendemain des attentats du 11 septembre, je publiais dans Le Monde un article intitulé « Je suis un musulman », protestation contre une guerre annoncée et réponse à un papier du directeur du journal, « Nous sommes tous Américains ».
Depuis lors, c’est peu dire que je n’ai pas changé d’avis ; chaque jour qui passe me conforte dans l’idée que l’intervention en Irak était, non seulement criminelle, mais stupide. Le chaos et les prémices d’une guerre civile dans ce qui fut le berceau d’une des plus anciennes et plus brillantes civilisations, l’exécration et le rejet de l’Amérique dans tout l’univers musulman, et, à travers l’Amérique, la détestation de l’Occident, avec, pour corollaire, l’influence grandissante du radicalisme islamiste, comment se réjouir d’un tel gâchis ?
En l’espace de quelques mois, une série d’événements est venu, non pas dévier, mais creuser ma réflexion. Il y a eu les émeutes des banlieues, des écoles incendiées, des complexes sportifs, des salles de spectacle et des hôpitaux attaqués ou ravagés.
Il y eut ensuite les défilés et les brutalités déchaînées par des caricatures jugées blasphématoires, déni de la liberté d’expression.
Aujourd’hui, ce sont les sévices infligés à un jeune Juif durant près de trois semaines, tortures qui ont abouti à la mort de la victime dans des circonstances écoeurantes.
Malgré ma décision d’éviter dans ce Blog les réflexions politiques, je me résous à coucher sur le papier ma préoccupation, qui est celle d’un grand nombre de mes lecteurs. Il y a, je crois, urgence à dire les choses, sans périphrases ni fausses prudences. Se demander, ainsi que le font nombre de journalistes, si et pourquoi le modèle républicain de l’intégration ne fonctionne pas, c’est renverser l’ordre des questions.
Est-ce le modèle républicain qui se montre défaillant ou est-ce l’islam qui se révèle incompatible avec la laïcité républicaine ? Poser la question, c’est soulever l’indignation des belles âmes et les protestations des musulmans modérés, sauf que ces modérés de l’islam, on ne les aperçoit guère. Je ne dis pas qu’ils n’existent pas, j’admets qu’ils sont une majorité, je ne doute pas de leur attachement à la liberté. Je dis qu’on aimerait les voir et les entendre.
Dénoncer cette dérive ne revient pas à accuser les beurs ou les Noirs : ce sont des Français. Mais qui ne sent, derrière cette sauvagerie, la haine de certaines valeurs, notamment la tolérance ? Refuser, au nom de l’antiracisme, de regarder en face ce nihilisme enragé, se cacher dans un sociologisme datant du XIX° siècle, c’est ouvrir la voie à des réactions incontrôlables qui, elles, risquent de dégénérer en un racisme barbare.
En écrivant cela, l’idée d’ethnie ne traverse pas une seconde mon esprit, d’abord parce qu’elle est fausse et imbécile. Ensuite, il n’existe aucun lien entre cet anarchisme ravageur et les croyances, du moins en apparence. Il y a cependant ce fait : l’islam est la religion majoritaire des beurs et des Noirs en déshérence d’une transcendance et, de par leurs origines, plus vulnérables que d’autres à ce vide sur lequel reposent nos sociétés. Ce vertige les rend perméables aux influences des extrêmes. La chimère de l’umma, unité et cohésion d’une société structurée par le Coran apparaît à beaucoup comme l’unique issue au cynisme de l’Occident, vautré dans le matérialisme le plus grossier.
L’islamisme en nos pays n’est pas la maladie, il est le symptôme de notre pathologie. Il propose les réponses que nous sommes incapables de donner. Imaginer que la sociologie suffise, c’est ne rien comprendre aux inquiétudes de populations doublement déracinées, par la culture et par la faim spirituelle, puisque l’homme, et un musulman moins que tout autre, ne vit pas seulement de pain. Il vit par l’honneur et la dignité.
Il y a, dans ces explosions de fureur, bien plus qu’une protestation contre l’injustice sociale, il y a une protestation de l’être. La critique de la religion ne mène à rien si elle ne s’accompagne pas d’une critique radicale de nos valeurs. C’est la raison du silence assourdissant des politiques, englués les uns dans les lois implacables du marché, enlisés les autres dans des analyses matérialistes du XIX° siècle.
S’il fallait adresser un reproche à notre classe politique, toutes tendances confondues, ce serait de manquer du sens du tragique. Elle gagne du temps, mais le temps s’accélère, elle navigue à vue, mais le baromètre s’affole.
Nous n’avons pas, nous autres Français, à nous immiscer dans les affaires intérieures de l’univers musulman. Toute intrusion est, à juste titre, perçue comme une ingérence insupportable, et nous n’avons que trop cédé à ce messianisme suspect. Nous récoltons les fruits de ces croisades ignobles, versets de la Bible à la bouche mais regards lubriques sur les puits de pétrole. Si nous devons nous interdire toute ingérence, il nous revient en revanche d’affirmer nos valeurs, sans céder à l’intimidation. Or, nous assistons à l’érosion insensible et continue de nos convictions.
On doit certes condamner la prétention hégémonique de l’islamisme. Encore faut-il savoir au nom de quoi on le fait. La question de l’islam au sein de la République se trouve posée, non pas de manière académique, mais vitale.
La République n’est pas le laxisme, elle n’est pas un souk. Elle devrait être un idéal. Elle est, au sens premier, religieuse, une cohésion, un lien entre les citoyens. Pour la refonder, il faudrait ce que les hommes de la Révolution appelaient la vertu, c’est à dire la force de caractère et la volonté.
Michel del Castillo