AUTOBIOGRAPHIE,
AUTOFICTION.
Août 2005
On a qualifié certains de mes livres d’autobiographiques, on les a même rangés sous la bannière de l’autofiction, étiquette que j’ai toujours récusée. Par ce déni, je ne prétends pas seulement affirmer la supériorité de l’imagination sur le témoignage, j’y mets ma défiance devant la biographie en tant qu’ambition de l’aveu total et véridique, telle que, l’un des premiers, Jean-Jacques Rousseau la revendique au début des Confessions.
Je n’adhère pas non plus au postulat de ce spécialiste qui voit dans ce qu’il appelle le pacte autobiographique le fondement implicite du genre. Je n’ai jamais accordé la moindre confiance à Jean-Jacques Rousseau, malgré toutes ses protestation de sincérité, pas plus que je n’en accorde à Chateaubriand ou à Gide, malgré l’admiration que je leur porte. Plus un écrivain se dit sincère et véridique, plus il me devient suspect.
Il n’en va pas autrement dans la vie, les pires crapules étant celles qui réussissent à vous convaincre de leur bonne foi et de leur honnêteté. Il y a de la tartufferie dans l’autobiographie, de l’imposture dans l’autofiction. C’est un genre, non seulement faux, mais funeste, en ce que, sous ses airs patelins, il dissimule une formidable violence. Il veut lier l’auteur et le lecteur par un pacte, non de confiance, mais de séduction. C’est une littérature hystérique, dangereuse par la proximité qu’elle installe.
Dans ceux de mes livres qui suivent de plus près les péripéties de ma vie- Le crime des pères , De père français Les étoiles froides, Les portes du sang- j’ai toujours pris garde de glisser, à côté du récit, sa propre critique, souvent radicale. Loin de solliciter la confiance de mon lecteur, je l’incite à la méfiance en multipliant les points de vue. Chacun de mes livres, si j’excepte les œuvres de jeunesse, repose sur un principe d’incertitude ; ils procurent une impression de flottement, dérive onirique comparable à celle que le vieux Titien obtenait en effaçant les contours, en brouillant les lignes, produisant le sfumato.
Dans le mot biographie, il y a une double étymologie : la vie, l’écriture.
Toute vie relève de ce double registre, les faits biologiques, sociologiques, historiques, les déterminismes spatio-temporels et culturels, et la manière dont le sujet se les raconte. Nous sommes le récit que nous nous faisons de nous-mêmes. Lorsque je me regarde en me rasant dans la glace et que je me dis : « Je suis fatigué », est-ce bien de moi que je parle ? Assurément, je fixe une minute de mon écoulement, un instantané. Si j’épinglais autour du miroir, des photos de moi à dix, vingt, quarante ans, je ne reconnaîtrais pas ce moi que j’étudie. Je n’est pas dans la ressemblance : Je se cache dans le récit que je déroule.
On le vérifie dans les altérations pathologiques de la mémoire, notamment la maladie d’Alzheimer : avec la mémoire, c’est l’identité qui disparaît. « Je ne suis plus moi », constat que les proches confirment avec désolation. La maladie a effacé le récit et, avec lui, le sujet.
Cette interrogation sur la mémoire et l’identité explique mon irritation devant l’adjectif autobiographique, davantage encore devant l’autofiction. Les paroles d’une romancière affirmant que tout ce qui est mis dans un livre devient, par le fait même, littérature, ces propos témoignent d’une formidable sottise. La conclusion d’un tel postulat serait qu’un rouleau de papier hygiénique se transmue en style, pour peu qu’on le broche et qu’on le relie. N’est-ce pas d’ailleurs à quoi on assiste ?
Sans une volonté d’éloignement, la littérature s’englue dans le témoignage. Or cette prise de distance commence par la rétractation du sujet. Contre Gide qui lui reprochait de travestir ses penchants, Marcel Proust avait raison. L’aveu intéresse la police et la justice, elle ne devrait pas retenir l’attention du lecteur, moins encore du critique.
Mon travail se situe aux antipodes d’une pareille confusion, car c’est bien le sujet qui m’inspire la plus vive défiance. Je sais d’ailleurs de qui je la tiens et j’ai souvent revendiqué cette influence : elle me vient de Nietzsche, lu, relu, étudié et médité dans ma jeunesse. Sa critique radicale du Cogito cartésien a marqué mon esprit au fer rouge parce qu’elle pulvérise l’évidence.
La biographie se pose pour moi dans une tension entre le déterminisme des faits et l’interprétation subjective, récit intérieur par lequel le sujet se construit, affirmant sa permanence. Il existe un hiatus entre les faits et la manière dont, en me les racontant, je les transforme.
Je suis né à Madrid le 2 août 1933, au domicile de mes parents, 29 rue Castello, dans le quartier résidentiel de Salamanque. Comme je vis le jour peu avant minuit, dans la nuit du 2 au 3, ma mère fêtait mon anniversaire le 3, et je fus longtemps persuadé d’être né le 3. C’est l’un de ces infimes déplacements qui brouillent les contours. Est-il indifférent de connaître la date de sa naissance ? Est-il pareillement indifférent de savoir que mon prénom, Michel ou Miguel, fut celui d’un aîné mort-né dont j’occupe la place et dont l’ombre m’habite ?
Mes livres expriment l’effort pour faire coïncider deux mémoires, l’une claire, d’une réalité indiscutable, l’autre plus obscure, tissée d’énigmes. Si j’ai pu écrire que la langue connaît ce que la mémoire ignore, c’est que la vérité, se dissimule dans le roman que nous devenons.
Je pourrais prendre l’un après l’autre les épisodes qui font ma biographie, telle qu'elle est livrée dans ce site. Je montrerais que vérifiables, ils n’en sont pas moins problématiques, susceptibles d’interprétations discordantes. Tout ce qui nous arrive ne fait pas notre vie, non plus ce que nous en avouons.
A vouloir la transparence, c’est la mort qu’on produit. Marcel Proust en dit bien plus sur lui-même et sur chacun que Gide n’en exprime avec ses aveux. Toute phrase écrite avec art renferme un remords. Ce tremblement secret du repentir fait le désespoir de Rimbaud, son incurable mélancolie. Il fait celui de Balzac, de Dostoïevski, de Tchékhov, de Dickens ou de Cervantès.
Le danger de l’autobiographie et de l’autofiction, c’est moins le mensonge que le moralisme. Pour ignobles ou scandaleux qu’ils paraissent, les aveux, s’ils ne sont pas tamisés par le doute et le regret, s’affirment glorieux, se prétendent exemplaires.
J’ai, depuis l’enfance, appris à me défier de ces tirades hystériques. L’autofiction murmure sous des déclamations grandiloquentes : Moi, moi seul ! niant l’autre, abolissant l’humanité.
Il n’y a pas d’art authentique sans les ombres qui donnent relief et densité.
Michel del Castillo