L’INFANT DES LUMIERES
C’est un petit livre, 153 pages d’un format réduit, parfaitement imprimé, à la belle couverture violet de Parme, une réussite de l’édition. Un petit livre et un chef d’œuvre, l’un de ces livres qui restent dans la mémoire, qu’on voudra relire et méditer.
Elisabeth Badinter étudie depuis des années le XVIII ème siècle, la philosophie des Lumières, brossant les portraits de ses figures emblématiques, de Madame d’Epernay à Madame du Châtelet, de Condorcet à Diderot, mais elle le fait sous un angle neuf, s’intéressant à l’émergence de ceux qu’on nomme les « intellectuels ».
En trois volumes, elle a, sous le titre générique Les passions intellectuelles, montré leur apparition, leur rôle social, leur stratégie de succès, l’habileté de leur propagande, leur célébrité et leur influence dans toute l’Europe, enfin leur volonté de puissance et leur tentative de conquête du pouvoir.
Approche d’une radicalité hardie, puisque, délaissant le débat philosophique, Elisabeth Badinter montre que la guerre des idées obéit aux mêmes lois que la guerre de conquête, avec ses calculs tactiques, sa stratégie souvent retorse.
Il y a quelque chose de nietzschéen, le Nietzsche critique des premières années, chez Elisabeth Badinter, avec le même souci tranquille de mettre à nu ce que les théories dissimulent. Avec elle, les philosophes descendent des nuées pour toucher terre. Ils redeviennent des hommes engagés dans un combat à la fois social et personnel.
Le propos de son dernier livre, L’Infant de Parme[1], semble au premier abord plus humble, racontant une fable « vraie » qui rejoint pourtant ses préoccupations. C’est l’histoire d’une désillusion, celle d’une pédagogie philosophique poursuivie avec fermeté sur un enfant sensible, privé d’affection.
Sa mère, femme de caractère et d’ambition, fille préférée de Louis XV, se languit dans le petit duché de Parme. Elle fera souvent le voyage de Versailles pour obtenir de son père des avantages et des faveurs, délaissant son enfant qu’elle aime pourtant tendrement. Il ne la verra guère dans sa petite enfance, trouvant chez sa sœur Isabelle la tendresse dont il a besoin. Lorsque sa sœur épousera l’archiduc Joseph, s’éloignant à son tour de Parme, Ferdinand restera seul, se réfugiant dans la compagnie de ses gardes et des paysans, cherchant aussi une consolation dans la religion la plus bigote. Avec habileté, le père Fumeron, un jésuite subtil, saura toucher son cœur, encourageant ce penchant à la dévotion la plus sensible.
Avant même l’arrivée à Parme du gouverneur choisi par sa mère, Keralio, un militaire breton à l’esprit éclairé, la propagande philosophique chante les louanges du jeune prince. Sous la férule de Keralio et la science de l’abbé de Condillac, nommé précepteur, Ferdinand doit devenir l’illustration de la philosophie. Dans toute l’Europe, la figure éclairée de l’infant Ferdinand apparaît comme l’incarnation du Prince rêvé par les intellectuels. Il comprend tout, il aime la lecture, il a soif d’apprendre ; il possède la douceur et la sagesse ; avec un visage charmant, des manières délicieuses, il démontre les plus belles vertus philosophiques, la tolérance et le goût du raisonnement.
Travaillant dans une harmonie exemplaire, Keralio, Condillac et Dutillot, ministre des finances de l’infant Philippe, soumettent Ferdinand au plus austère des régimes. Le gouverneur ne le quitte pas d’une semelle, mange avec lui, le suit partout, surveillant ses fréquentations, le gourmandant et le battant comme on le fait alors avec tous les enfants.
L’abbé de Condillac, son précepteur, se montre d’abord enthousiaste. « …Je suis extrêmement content, et je ne pouvais désirer de trouver un sujet qui eût des dispositions plus heureuses et qui fût mieux préparé. » Il va, sur ce sujet, expérimenter sa méthode, « pédagogie déduite de sa philosophie ». Pour l’essentiel, elle repose sur la conviction que « les enfants sont capables de raisonner et que les notions les plus abstraites sont à leur portée quand on leur en montre la génération. », article de foi dont Elisabeth Badinter montre avec ironie la naïveté. Sûr de la justesse de sa méthode, le précepteur du jeune prince fait avaler à son élève une quantité ahurissante d’ouvrages littéraires et philosophiques. Il lui explique Le Contrat social de Rousseau et lui fait ingurgiter sa propre philosophie. Il y a de quoi dégoûter tout enfant des théories et des systèmes.
Ce sera, bien entendu, l’échec, l’infant Ferdinand retournant à ses bigoteries mystiques, s’abîmant en prières devant les images et les statues, récitant son rosaire et courant derrière les processions. Cependant que la propagande épistolière des philosophes continue de célébrer la réussite pédagogique de Condillac, l’enfant, sournoisement, en se cachant, se moque de leur belle théorie, à la grande joie, non seulement des prêtres, mais du peuple, exaspéré par l’arrogance des Français.
Lorsque l’échec deviendra évident, les philosophes cesseront de parler de Ferdinand. Il disparaîtra de leur correspondance comme s’il n’avait jamais existé.
Ce sont moins les idées de Condillac qui causent cette déconfiture que son orgueil et sa dureté. Peut-être cet enfant de sept ans, privé de sa mère et de sa sœur adorée, avait-il davantage besoin d’être encouragé, aimé que d’admonestations et de punitions.
Lorsque les philosophes veulent imposer leurs vérités par la contrainte, ils se heurtent à une résistance fourbe et opiniâtre. C’est vrai pour Ferdinand comme ce l’est pour les peuples.
S’il exprime une aigre critique des Lumières, le livre d’Elisabeth Badinter renferme, en creux, un appel à penser à ras de terre, en délaissant les brumes métaphysiques. C’est sa veine nietzschéenne, celle du Gai Savoir.
Une œuvre, c’est la cohérence d’une pensée, l’unité de son style. De livre en livre, Elisabeth Badinter élève un édifice aux lignes claires, d’une simplicité trompeuse. Elle nous montre qu’il n’y a pas d’idées pures, mais que toute pensée exprime la personnalité d’un homme, ses aspirations et ses passions. Retournant la philosophie, elle nous dévoile sa doublure, cousue de féroce ambition.
Michel del Castillo
[1] Elisabeth Badinter « L’Infant de Parme », Editions Fayard. Egalement chez Fayard, les trois tomes des Passions Intellectuelles.